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Est-ce qu’il existe des pièges auxquels on ne peut pas échapper ?

Est-ce qu’il existe des pièges auxquels on ne peut pas échapper ?

3 min

La visite de la maison de Mauriac, à Malagar, réveille en Aurélien Bellanger son goût du jeu de cache-cache, son goût de la fuite... et l'entraîne dans une réflexion sur les escape rooms, autour de Mauriac et Benjamin.

Est-ce qu’il existe des pièges auxquels on ne peut pas échapper ?
Est-ce qu’il existe des pièges auxquels on ne peut pas échapper ? Crédits : CSA Images - Getty

Quand j’étais enfant, mon jeu préféré, de très loin, c’était cache-cache. Mais ce que j’aimais encore plus, en attendant qu’on me trouve, c’était d’imaginer que la partie s’étendait au monde dans sa totalité, que j’étais un fugitif, pour l’éternité...
Il m’en est resté, je crois, le goût de la fuite. Je n’ai jamais sérieusement fait l’école buissonnière, alors je me rattrape, dès que je peux.

J’étais ainsi invité l’autre jour à une sorte de festival à Malagar, la maison de Mauriac, quelque part au milieu du vignoble bordelais, quand l’ancien joueur de cache-cache en moi s’est soudain réveillé : je suis parti en courant à travers les vignes pour aller me cacher dans un calvaire géant d’où j’ai vu une averse oblique et minuscule se déplacer d’ouest en est sur l’horizon des Landes. J’ai aussi visité un moulin à vent, mis mes doigts dans la farine et fait un selfie sur la tombe de Toulouse-Lautrec, un voisin — le bonheur. 

De Mauriac à Benjamin 

Mais les vieilles maisons de famille ont des sortilèges auxquels on ne résiste pas et je me suis finalement laissé conduire, assez mystérieusement, j’avoue, dans les anciennes étables de Malagar, où on projetait une version en réalité virtuelle de la maison de Mauriac, actuellement en restauration.
Pourquoi pas. Je connais mal Mauriac, mais au moins j’aurais vu sa cuisine.
La visite virtuelle de la cuisine d’un écrivain vécue comme une attraction touristique majeure : clairement, on était bien en France.
Mais j’ai appris qu’un véritable Futuroscope se mettait lentement en place : on pourrait bientôt jouer ici à une escape-room, une attraction qui consiste à enfermer des joueurs dans une pièce dont ils pourront ressortir s’ils décryptent un certain nombre d’énigmes. 

J’ai eu peur quand j’ai compris que l’intrigue tournerait autour d’une visite de la Gestapo, venue rechercher le manuscrit du Cahier noir, le livre qu’a publié Mauriac, pendant la guerre, anonymement, aux Editions de Minuit.
J’ai eu peur car j’ai cru qu’on nous demanderait de jouer la Gestapo. Mais apparemment ils s’agirait plutôt de lui soustraire le livre à temps.
Mais ça m’a rappelé cet autre projet d’escape-room, apparemment attesté, autour des derniers jours de Walter Benjamin, à Port-Bou.
Serez-vous plus malin que Walter Benjamin, et saurez-vous imaginer d’autres issues à son exil d’intellectuel juif allemand, que son célèbre suicide ? 

Sortir de l’escape room 

Imaginez le pauvre joueur, qui s’en sort, in extremis, avec des faux papiers, ou en vomissant à temps sa capsule de morphine. Le voilà condamné non seulement à fuir aux Etats-Unis, mais aussi à finir le fameux livre inachevé de Benjamin sur Paris — et notre fugitif soudain de retomber en enfer et d’être condamné, lui qui se croyait si malin, à finir cette oeuvre monstrueuse, babélienne, désespérée et impossible...
Mais en attendant, j’étais toujours prisonnier, moi, de la maison de Mauriac.
Et feuilletant justement un magazine qui traînait là, comme un indice, je suis tombé, dans un article de Lançon, sur une phrase géniale et terrifiante de Mauriac. Une phrase qui serait comme la clé de tout cela, la solution de l’énigme : “en politique le spectacle est permanent, sauf qu’on ne peut pas sortir de la salle”.
Même Debord n’aura pas pu mieux dire : c’est d’une justesse terrifiante. Cela justifie d’un seul coup et l’obstination de Mauriac, notamment par rapport à la question de la torture, en Algérie, et le découragement final de Benjamin. 

Il y a donc un piège auquel on ne peut pas échapper : c’est la politique. On ne peut pas sortir de la salle. Encore moins si, comme dans une version particulièrement kafkaïenne de l'énigme, la politique a donné notre nom à la salle de spectacle. Comme le prévoyait récemment, dans son programme électoral, le maire RN de Perpignan, qui voulait que le centre d’art de sa ville, si proche de Port-Bou, prenne le nom de Benjamin.

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