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Le plaisir de l'oeuf, tous les midis, pour Aurélien Bellanger...

Pourquoi est-ce qu’on adore manger tous les jours pareil ?

3 min

Et vous, qu'est-ce que vous allez manger aujourd'hui ?

Le plaisir de l'oeuf, tous les midis, pour Aurélien Bellanger...
Le plaisir de l'oeuf, tous les midis, pour Aurélien Bellanger... Crédits : Malte Mueller - Getty

Je ne sais plus qui me parlait, un grand voyageur sans doute, de la poussiéreuse monotonie des repas népalais : tous les jours la même préparation de riz, les mêmes montagnes à l’horizon, les mêmes conversation peut-être : cela m’avait paradoxalement plus donné envie de voyager que n’importe quel récit de descente de l’Arun en kayak ou de prise d’opium à Katmandou. 

Des oeufs tous les midis

Manger tous les jours pareil m’a toujours enthousiasmé. Et notons au passage qu’avec la réouverture des restaurants, on a retrouvé leur principal défaut : leurs cartes illisibles, à rabats, monstrueuse.
Je pense qu’on ne devrait jamais aller dans un restaurant où la carte fait plus d’une page — et mes enfants, par extrapolation tous les enfants en général, peuvent, je peux le prouver à des nutritionniste, survivre au moins dix ans avec moins de cinq plats. Ils n’ont pas nos frayeurs instinctives pour la nourriture industrielle.

Ils mangent des gnocchis Lustrucru, des Trésors de Kellogs, des frites évidemment — et plus mystérieusement, tant ce légume me laisse perplexe, des concombres, des kilomètres de concombres.
Moi, des oeufs aux plats et des mangues séchées — je parle de mon repas du midi, celui que je prends seul, idéalement, devant des rediffusions de Rick et Morty.
Des oeufs au plat tous les midis, donc.
Mais cela n’a pas toujours été le cas : il y a même dans nos goût les plus affirmés, une cyclicité qui me fascine.
Par exemple, j’ai supprimé la Scarmoza poêlée il y a plus de six mois, et je réfléchis sérieusement à introduire du paprika dans ma recette.
Un jour, c’est certain, l’oeuf aura même disparu, remplacé par je ne sais quoi encore — mais je crois me souvenir de la façon dont il est apparu, après deux ans de croque-monsieur, quand celui-ci, un jour, s’est essayé à la fluidité de genre pour devenir un croque-madame — de là le pain grillé n’avait plus qu’a disparaître, comme l’avait d’ailleurs déjà fait le jambon, remplacé un jour par deux rondelles de tomates.
Mais vous avez compris, je crois, que je ne suis pas un très grand gastronome, et que ce dont je vous parle depuis le début, c’est de l’éternité de mon âme. 

Le dernier repas attendra

Manger tous les jours la même chose s’avérant, on l’a vu, impossible, la nouveauté réapparaissant toujours, comme des rondins sous l’oeil cyclopéen du même, il pourrait bien, en réalité, s’agir d’une expérience spirituelle visant à confronter deux visions du temps — deux visions du temps d’essence plutôt religieuse, d’ailleurs. Ce qui n’est pas absolument surprenant si l’on tient compte du fait que le repas demeure l’un des nos derniers rituels quotidiens. Et dans mon cas, celui de quelqu’un qui peut sombrer dans une mélancolie noire dès qu’il est en hypoglycémie, et qui confond généralement la grâce avec un morceau de pain, c’est une question sérieuse. 

Manger la même chose, c’est comme pour ceux qui communient chaque matin, c’est une façon de m’assurer une certaine maîtrise sur l’idée d’éternité — d’arriver à ne pas craindre de ne, peut-être, mourir jamais.
Mais le corrélat obligé de l’éternité de l’âme, si elle existe, c’est qu’il est peu probable que ce soit la même âme que celle qu’on possède aujourd'hui, aujourd’hui et ici bas : il faudra être capable d’imaginer à la fois que nous nous pérpétuassions toujours — c’est la promesse des oeufs aux plats, et que, jetés dans un autre monde, nous changions radicalement de dimension, sinon de temporalité — c’est la promesse, exotique, infinie, du tapioka. Une épice qui partage avec l’expérience religieuse qu’elle me fascine clairement, même si je ne l’ai pas encore vraiment goûtée.

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