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Est-ce que qu’on peut échapper aux genres littéraires ?

Est-ce que qu’on peut échapper aux genres littéraires ?

3 min

Emmanuel Carrère, c’est le nom de la plus passionnante carrière littéraire contemporaine. Et elle n’était pas inintéressante, la polémique de cette rentrée littéraire qui portait sur le genre auquel rattacher "Yoga", son dernier livre. Le genre romanesque est-il encore pertinent aujourd'hui ?

Est-ce que qu’on peut échapper aux genres littéraires ?
Est-ce que qu’on peut échapper aux genres littéraires ? Crédits : csa images

Il s’agissait, en gros, moins de savoir si celui-ci avait menti dans son livre, par exemple en réarrangeant un peu la chronologie de sa dépression — arrangements avec la vérité auxquels 20 ans de débats sur l’autofiction nous ont habitués — que de se demander si ces écarts étaient sa meilleure chance d’obtenir enfin le prix Goncourt, théoriquement réservé aux romans.

Du roman au récit

Car Emmanuel Carrère, écrivain important, écrivain particulièrement scruté et lu, c’est avant tout le nom d’un abandon du roman. La chose se serait produite, au tournant du siècle, avec son livre L’adversaire : désormais, c’est lui qui l’a plusieurs fois affirmé, il n’écrira plus de romans, au sens classique du terme, mais des récits.

La gloire littéraire d’Emmanuel Carrère coïncide d’ailleurs avec la mode des blogs — ces récits électroniques à la premières personne. Emmanuel Carrère, c’est le premier blogueur de France.
Un blogeur de papier. C’est en tout cas comme cela qu’il est lu. Adoré, même, par ses lecteurs. Qui raffolent de la façon qu’il a d’être présent dans ses récits — de se mettre en scène ou de se mettre à nu.
Carrère, c’est quelqu’un qu’on voit écrire. Qui fait descendre ses lecteurs dans l’atelier de l’écriture. Le livre est livré avec tous ses échafaudages. Mais sans rien perdre en efficacité narrative. On entend presque un i, dans Carrère, le i du mot carrière.
Emmanuel Carrère, c’est le nom de la plus passionnante carrière littéraire contemporaine. Une carrière à ciel ouvert. Ainsi ce n’est pas des romans, qu’on lui demande d’écrire. Le roman, c’est un peu trop fermé, comme genre.

Un artiste, il y a quelques années, avait incrusté dans des photos des plus grande mines à ciel ouvert du monde, la quantité de minérai qu’on y avait extraite, sous la forme d’une spectaculaire boule de métal qui flottait au dessus de leurs gradins excavés.
Ce serait cela, le roman, pour Carrère, pour les lecteurs de Carrère. Une grosse boule étincelante et fermée. Le chaos de la carrière, son ouverture au ciel, a pu, alors, paraître préférable. Carrère nous entraîne ainsi, marches après marches, tout au fond de la caverne à ciel ouvert d’un work in progress. Et il est singulier qu’on aime autant dévaler avec lui dans le creux informe d’une oeuvre destinée à rester toujours un peu brute.
Carrère, c’est un écrivain qui n’essaie pas de faire genre. 

Le retour de la poétique

Ecrire un roman serait-il devenu quelque chose d’un peu poseur ? C’est ce dont Carrère a presque réussi à nous convaincre. Carrère qui serait devenu la mauvaise conscience des romanciers contemporains — on le reconnait ainsi, sans l’ombre d’un doute, dans la récente tribune de la romancière Nathalie Azoulai, qui s’interroge justement sur la pertinence du genre romanesque :  « mais pourquoi écris-tu encore des romans ? ».

On serait surpris, je crois, si l’on prenait la listes des succès littéraires de ces 20 dernières années, du faible nombre de ces livres à être, techniquement, goncourables — à être d’authentiques romans.
Et même une oeuvre aussi puissamment genrée  — poésie, nouvelles, chroniques et romans — que celle du génial Bolano perd peu à peu ses contours, dans l’énorme intégrale que les éditions de l'Olivier sont en train de publier : tout tend, dans ces 7000 pages, vers un long texte unique, vers le long monologue d’un écrivain de génie, d’un écrivain dont le génie prémonitoire serait d’être passé du statut de poète à celui de romancier, puis de celui de romancier à celui de poète — car le dernier genre, le seul genre, celui qui restera toujours, porte le nom ancien de poétique.
On ne lit pas des livres, on n’entre pas dans un roman : on découvre une poétique.

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