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Qu’est-ce qui nous fait rire ?

Qu’est-ce qui nous fait rire ?

3 min

Quand Aurélien Bellanger montre le film "Y a-t-il un pilote dans l'avion ?" à ses enfants, il est hilare, pourtant c'est un échec. Et oui... Il semblerait que le rire ne soit pas universel. Mais le rire... quel est ce langage ?

Qu’est-ce qui nous fait rire ?
Qu’est-ce qui nous fait rire ? Crédits : CSA-Archive - Getty

Je croyais encore naïvement, comme toute ma génération, que le film Y a-t-il un pilote dans l'avion ? était la chose la plus drôle qu’on ait jamais tournée. 

Je revois l’armoire grinçante qui servait de meuble télé chez mes cousins, avec le film qui nous attendait là, hilare, dans sa VHS impatiente.
On commençait à rire bien avant le générique — dès que le magnétoscope, qui riait déjà à gorge déployée, avait ingéré tous ces gags.

J’ai naturellement voulu montrer le film à mes enfants, qui sont restés silencieux et concentrés ; à la dixième minute enfin, Emma a commencé à me poser la question qu’elle me poserait, rituellement, jusqu’à la fin du film : c’est quand que ça sera drôle, papa ?
L’équipe de France ne s’est pas sentie plus bête après sa célébration, l’autre jour, d’un but magnifique finalement annulé pour hors-jeu — et moi plus misérablement vieux. 

Echec pour échec, je suis remonté d’ailleurs jusqu’en 1947, l’année du Concerto pour chat — le chef d’oeuvre de la série d’animation Tom & Jerry.
C’est Max, le plus jeune, qui devait cette fois se montrer décourageant : papa, la souris, elle est méchante. Le pauvre, il était vraiment consterné par ce monstrueux étalage de cruauté.

Le rire n'est pas universel, et on le voit, cela n’est même pas une question culturelle, puisque même au sein d’une famille, le rire n’est pas un trésor partagé.
Et si la vidéo la plus drôle que je connaisse — inévitablement je pleure de rire - arrache un sourire à Jeane, mon aînée, c’est par la façon dont elle arrive à m'anéantir complètement, à m’arracher toute ma chair et à me transforme en squelette animé d’un simple mouvement nerveux.
L’essence même du rire, au sens de Bergson — la transformation de quelqu’un en marionnette.
Avec, aux commandes, c’est tout le génie de ce gag, de simples bulles d’eau gazeuses.
Un adolescent décide donc de boire un Perrier cul sec, tout se passe bien, quand soudain, venue des profondeurs du logos, il lui échappe une phrase presque christique : “My god, what I have done”, “mon dieu, qu’est ce que j’ai fait”.
A ce cri de désespoir succède immédiatement un rot monstrueux — un rot qui ne serait pas celui de cet adolescent possédé mais celui de l’univers entier, venu se fracturer ici.
Poussé par l’incroyable recul du phénomène, le malheureux vient enfin heurter la porte d’un garage, laissée si génialement entrouverte, pour qu’il vienne s’y cogner la tête, qu’on pourrait en conclure que toute la scène est jouée.
Mais il est trop tard, quand on se le dit : personnellement je suis déjà emporté par un fou rire irrésistible. Et je me souviens alors de la théorie de Baudelaire, qui assimilait le rire à l'élément démoniaque de l’âme humaine : il s’agit bien d’un phénomène de possession : de possession par cet élément matériel qui guette, en dessous de notre âme, le moindre point faible par où il pourrait s’exfiltrer. 

Et si cette vidéo est si drôle, c’est qu’elle a quelque chose d’allégorique. Notre malheureuse victime, secouée par le vide presque métaphysique des bulles de son Perrier, est identique à nous, qui sommes secoués par le néant du rire — le néant du monde de matière.

Ce qui nous fait rire serait alors presque de l’ordre d’une danse avec la mort ?
Probablement. Le rire, en tout cas, serait le langage de la matière, qui ne trouvait vraiment à passer la membrane de la vie, de la vie qui lui est intrinsèquement hostile, qu’en rusant à travers notre corps : c’est un langage dont on ne sait à peu près rien, sinon ce qu’on en peut déchiffrer dans les danses macabres, un langage qui cherche à sortir de la prison de l’inexpressif en jouant, comme d’un piano — et c’est pour cela que le _Concerto pour chat _est un grand film comique — avec notre squelette, notre squelette en tant que labyrinthe, avec tout au bout, la porte de sortie étincelante et réifiée de nos dents.

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