LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
À quoi servent les notes de bas de page ?

À quoi servent les notes de bas de page ?

3 min

Les notes de bas de page seraient-elles ce que le livre ne retient pas vraiment mais conserve quand même ? De l’arsenic dans les cheveux de la pensée ?

À quoi servent les notes de bas de page ?
À quoi servent les notes de bas de page ? Crédits : CSA Images - Getty

Longtemps, le plus important de mes livres, c’était le gros Folio des philosophes présocratiques. Je ne sais pas d’ailleurs si je l’ai vraiment lu, mais il fallait absolument que je le possède : ces fragments avaient traversé le temps, et ils pouvaient m’appartenir pour un peu moins de 100 Francs. 

Philosopher à coup de fragments

Il s’agissait d’ailleurs moins de les posséder que de participer à leur conservation : Anaximandre, Empédocle, Parménide, Héraclite avaient parcouru deux millénaires et demi, j’avais vis-à-vis d’eux presque comme un devoir.
D’autant que je maîtrisais mal, alors, la notion de fragments : je pensais vraiment qu’il s’agissait de morceaux de poteries qui avaient traversé le temps, physiquement, comme ces petits bateaux en terre cuite qu’on retrouve parfois dans le mobilier funéraire d’un tombeau qu’on profane.
Je n’avais pas pensé que cela pouvait être à l’état de fragments littéraires, de citations, plus ou plus exactes, qu’ils avaient survécu. C’est parce que Cicéron est revenu sur un argument de Démocrite que Démocrite a survécu.
Ce qui pose une vraie problématique philosophique : qu’est ce qui est le plus solide, un tesson de céramique, ou un argument rationnel ?

Il y a fragment et fragment, même si on peut imaginer des cas, un peu borgésien où l’objet physique se confondrait avec l’objet intellectuel, comme ce fragment de l’univers hypothétique de Tlön, qui se serait scindé en deux fragments plus petits, pour apparaître à la fois dans une encyclopédie et dans un coffre à bijoux...
Pensons par exemple à la flèche d’Achille, passée du monde littéraire à celui des philosophes, grâce aux paradoxes de Zénon, puis qu’on a vu se dissoudre, avec l’invention du calcul infinitésimal, avant que la notion de quanta d’énergie ne vienne lui rendre une certaine dureté métallique...
On connaît aussi la phrase de Heidegger, sur la bombe atomique qui aurait explosé une première fois dans le cogito de Descartes : l’incarnation des arguments philosophiques est une question plus sérieuse qu’il paraît.
On peut formuler la question autrement : le crible de l’archéologue est-il plus ou moins sûr que celui du philosophe.
À leur manière, les notes de bas pages sont une manière de réponse.

D’autres philosophies que la sienne

Elles sont ce que le livre ne retient pas vraiment mais conserve quand même. De l’arsenic dans les cheveux de la pensée. On y trouve le futur fragment philosophique de demain à l’état natif : ce qui n’a pas réussi à cristalliser dans la page, mais que celle-ci n’a pas non plus réussi à dissoudre. Un argument contraire qu’il faut bien mentionner. Quelque chose de l’ordre du remord, aussi. Car si on n’a pas réussi soi-même à réduire à rien la chose laissée en note, il faut un certain fair-play pour la mentionner quand même.
La note de bas de page est en cela un peu messianique : c’est un coup d’avance laissé au futur. Cet argument, que moi je néglige, que je ne mentionne qu’en passant, je pressens qu’il me survivra.
Cette falaise, je l’ai gravie en empruntant une voie originale et peut-être à mains nues. Mais j’ai bien vu, à ma droite et à ma gauche, ces mousquetons anciens et vides que le vent faisait battre contre la falaise.

Les notes de pages seraient-elles les fantômes des ascensions passées ? Autrement dit, des reliques. J’évoquai la question de l’incarnation des arguments philosophiques, la question du fragment. Se pose aussi, à travers ces prises délaissées, mais laissées à l’appréciation des autres grimpeurs, celle de l’esprit. Recourir aux notes de bas de pages, c’est accorder, au coeur d’une aventure individuelle, la plus individuelle de toute, peut-être, l’écriture d’un livre, une place à d’autres esprits. A moins que l’esprit lui-même, avec une majuscule, ce ne soit que cela : cette chose qui s’accroche, qui pendouille, à travers le temps, aux notes de bas de page.

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......