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Roger Moore incarne Sherlock Holmes en 1976

Sherlock Holmes, une expérience de pensée philosophique ?

6 min

Les droits sur Sherlock Holmes tombés dans le domaine public, ce fantasme littéraire fera pourtant prochainement l’objet d’un jugement : les ayants-droits de Conan Doyle attaquant Netflix en un twist digne d'une enquête policière... Imaginons alors le procès en chambre close du maître de l'esprit...

Roger Moore incarne Sherlock Holmes en 1976
Roger Moore incarne Sherlock Holmes en 1976 Crédits : FilmPublicityArchive/United Archives - Getty

Les véritables amateurs de Sherlock Holmes sont en général fascinés par le personnage de Mycroft, le frère aîné du détective.
Un personnage qui ne fait, pour ainsi dire, rien, à part traîner dans son club. Mycroft n’a pas de loupe et pas d’imperméable. Il ne ramasse pas d’indices et ne sort jamais. Tout juste consent-il à jouer au billard.

La famille de Sherlock Holmes

C’est là, sans doute, devant les mouvements déterministes des boules qu’il aiguise ses facultés de déduction. Car Mycroft l’immobile, le contemplatif, s’est vu attribué par Conan Doyle, son créateur, une intelligence supérieure. Supérieure à celle de Sherlock Holmes. Ce qui fait de Mycroft à peu près l’équivalent d’un dieu.

Depuis peu, Sherlock Holmes a également une petite soeur, Enola, héroïne des livres pour la jeunesse de la romancière Nancy Springer.
Enola est une sorte d’anti Mycroft : c’est un Sherlock Holmes rendu plus trépidant et plus actif. D’où l’idée, de la Warner Bros d’abord, de Netflix ensuite, d’en faire une héroïne de cinéma.
Un film avec Sherlock Holmes comme personnage secondaire, un Sherlock Holmes devenu le docteur Watson de sa soeur : sur le papier, l’idée paraît excellente.
Cerise sur le gâteau, les droits sur le personnage de Sherlock Holmes sont tombés dans le domaine public. Ce héros de la pensée, ce Socrate victorien est devenu un archétype universel.
Mais c’est là que les choses se corsent.

Une énigme juridique

Il se trouve que le personnage n’est pas totalement libre de droit. Pour des raisons complexes, impliquant la Première Guerre mondiale. La Première Guerre mondiale comme machine à prolonger les copyrights. Et comme machine à émouvoir les hommes : ayant perdu son fils et son frère pendant le conflit, Conan Doyle, bouleversé, aurait fait subir une inflexion majeur à son personnage fétiche. Il lui aurait prêté des émotions.

Dit ainsi cela prête à sourire : comment un personnage de fiction pourrait n’éprouver aucune émotion ?
On touche là sans doute à l’un des mythes primitifs du roman policier. Au détective Dupin, imaginé par Poe. Une machine à faire des déductions.
Dupin, Columbo, Sherlock Holmes, c’est notre cerveau débarrassé de toutes ses scories sensibles. Des héros de l'intelligence. Des chevaliers de la raison pure.

Ce qui intéressant, c’est que ce fantasme littéraire va faire prochainement l’objet d’un jugement. Cette énigme de savoir si on peut faire un roman avec un personnage réduit à sa seule intellectualité va connaître un épilogue judiciaire.
Les ayants-droits de Conan Doyle viennent en effet d’attaquer Netflix de la façon la plus tordue, la plus géniale qu’on puisse imaginer. En expliquant que le personnage libre de droit, c’est celui d’avant-guerre, celui qui n’éprouve aucune émotion. Autrement dit, si l’on fait figurer dans un film un Sherlock Holmes doté d’émotion — par exemple un Sherlock Holmes qui aimerait sa petite soeur — alors il faut négocier l’accord des ayants-droits.
Sherlock Holmes peut se droguer autant qu’il veut cela ne coûtera rien à personne mais qu’il sourie une fois, et il faut le payer cash.

Je ne sais pas ce que va décider le tribunal du Nouveau-Mexique qui instruit l’affaire. Mais imaginons qu’il donne raison aux ayants-droits, qu’il valide cette méta-fiction d’un personnage de fiction froid comme un ordinateur.
Le personnage de Sherlock Holmes, poussé soudain du côté de Mycroft et de son billard déterministe, deviendrait l’équivalent littéraire ou cinématographique d’une de ces expériences de pensée que les philosophes adorent.

Sherlock Holmes comme expérience de pensée

Imaginez quelqu’un dans une chambre sans fenêtre et sans accès au monde. Sherlock Holmes en plein trip. Serait-il capable, par le seul exercice de sa raison, d’inférer l’existence du monde extérieur ? Et pourrait-il le concevoir sans péché orginel, ou bien faudrait-il que fatalement il y ait toujours des crimes ? Et l’esprit du meurtrier, Sherlock Holmes y aurait-il accès ? Pourrait-il rationnellement simuler sa fureur ? Donner de la folie meurtrière de celui-ci une description logique ? Cet homme sans qualité ni émotion, cadenassé par des avocats, pris dans une camisole juridique, pourrait-il encore exercer le métier de détective ? Aucune empathie à la Maigret, aucune joie de l'intelligence à la Hercule Poirot. Mais alors quoi ? Un être humain, encore, ou une simple machine ?

L’un des sous-genre traditionnels du roman policier, c’est les histoires de chambre close. Ce que nous prépare en ce moment un tribunal du Nouveau-Mexique, c’est peut-être un retournement sans précédent du dispositif. Le détective n’est plus convoqué pour résoudre l’énigme, il est l’énigme lui-même. La chambre close. Le dernier réduit de la raison pure. Un réseau de neurones prédictifs, une IA policière.

Tout ça est un peu effrayant. Sauf si on se rappelle que Sherlock Holmes, héros de papier, a débuté comme cela, en tant que personnage de fiction : un personnage de fiction, autrement dit un algorithme. Une série d’instructions pour le cerveau du lecteur.

Sons diffusés :

  • Extrait du film Enola, de Harry Bradbeer, 2020
  • Extrait de la série Sherlock, créée par Mark Gatiss et Steven Moffat
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