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Comment être pris de vertige devant une bibliothèque de livres philosophiques ?

Le vertige de la bibliothèque philosophique

5 min

De quelle substance est faite la langue philosophique ? Quel est le rapport entre la pensée et les mots ?

Comment être pris de vertige devant une bibliothèque de livres philosophiques ?
Comment être pris de vertige devant une bibliothèque de livres philosophiques ? Crédits : CSA Images - Getty

Expression probable de son marxisme désabusé, Manchette, dans l’un de ses polars, confronte brièvement son héros à la bibliothèque d’un appartement bourgeois. Et celui-ci note, de façon mélancolique, que sont rassemblés ici les plus beaux fruits de trois millénaires de pensée. Comme dans l’appartement d’à côté, et dans celui d’après. 

Trois millénaires de pensées sur le mur du salon

Tout Platon en GF, tous les présocratiques dans un Folio, tout Kant en deux ou trois Pléiades, le meilleur de Spinoza dans une vieux Mille et nuit à 10 Francs, des Nietzsche un peu partout, un Greco sur un Malebranche, un livre de Tchouang-tseu égaré à côté d’une Somme Théologique découpée en une quarantaine de petits livres gris : il n’y a qu’à se tourner vers sa bibliothèque pour être saisi de vertige.
Les réseaux neuronaux les plus longs, les pensées continuées le plus loin, l’axone interminable de l’argument ontologique de Saint Anselme, les dendrites étoilées et communicantes de l’arbre de Porphyre, tout cela laissé à notre disposition comme des feuilles dans un herbier — des feuille aux vertus souvent soporifiques et parfois hallucinogènes.
Ce n’est pas que tout est là, ce n’est pas le frisson borgésien de Babel, mais c’est peut-être plus vertigineux encore, car c’est ce que l’histoire de la philosophie a sélectionné comme étant le meilleur : les arguments les plus imparables, les plus durement définitifs, des antinomies de Kant aux théorèmes d’incomplétude de Gödel. Quelque chose qui n’est pas tout à fait à la portée du premier singe dactylographe venu.

Le langage et la pensée

Tout est là, pourtant, à portée de main, le plus loin que nous sommes intellectuellement allés, que nous irons probablement jamais. A portée de main, un Louvre de la pensée, une bibliothèque d’Alexandrie partiellement reconstituée.
Et l’ensemble garde bien quelque chose de la ruine. Car ce fragment figé de Parménide, cet argument imparable de Duns Scott était initialement une pensée nouvelle, un éclair d’intelligence à 37 degré dans la nuit du cosmos.
Ces expériences intimes ou sauvages avec la vérité ont été domestiquées dans ces livre, arraisonnées par le langage.
L’existence des bibliothèques de philosophie pose au plus haut point la question du rapport entre la pensée et les mots.
On voudrait apercevoir, derrière les livre, la masse gélatineuse de la pensée pure. Comme si tout cela, ces pages parallèles, agissait comme un filtre destiné à convertir cette substance, aussi indicible que familière, en concepts.

Whitehead, entre mathématiques et langage ordinaire

Le grand métaphysicien anglais Whitehead ne dit pas autre chose, quand il reconnaît qu’il “ne pense pas en mot, qu’il commence par des concepts, puis qu’il essaie de les mettre en mots, ce qui est souvent très difficile.”

On retrouvera peut-être ici quelque chose qui rappelle la pratique des mathématiciens, qui ne pensent ni en nombre, ni en figure, mais plutôt en termes de structures cachées. Mathématiciens dont Whitehead a été proche, quand il a co-écrit avec Russell les Principia Mathematica — une oeuvre gigantesque par laquelle les deux jeunes logiciens ont tenté de traduire les mathématiques, l’indicible mathématique, dans la transparence du langage logique. Et il leur a fallu alors des pages et des pages de formalisme impeccable pour raconter ce qu’était une addition, ce qu’était un chiffre. Des tomes entiers pour rendre raison de concepts qu’un enfant de 7 ans maîtrise à la perfection.  

Devenu métaphysicien, Whitehead se montrera plus économe.
Celui qui mettait des centaines de pages pour dire l’évidence d’un signe arithmétique s’est même trouvé presque à court de mots. On lit ainsi, dans la présentation de l’édition française du grand oeuvre de Whitehead, Procès et réalité, cette notation qu’on ne s’attendrait pas à trouver dans un traité de métaphysique. Une indication dérisoire sur le nombre de mot qu’il comporte. 160 000 en tout, dont 7000 mots différents — car il y des redondances, comme avec ce mot d’univers qui se répète 145 fois. Ces calculs paraissent mesquin.
Et puis on se dit que c’est l’oeuvre elle-même qui est mesquine. Faire un traité de métaphysique, tout englober, dire ce qu’il en est de la forme du monde en 7000 mots, comment l’homme peut-il croire à cela ? Comment des livres de philosophie sont-ils même possibles ?
La réponse tient à cette phrase de Whitehead : “ je ne pense pas en mots.”

Dans quoi mordent tous ces livres de philosophie aux pages aiguisées, quelle est la substance de l’aventure philosophique, si celle-ci prétend dépasser les interminables tautologies de la logique, tout en accordant une confiance plus que modérée aux phrases plus ouvertes du langage ordinaire ?
La substance de la philosophie, c’est peut-être l'ambiguïté et l’insatisfaction. L’attente et l’approfondissement. L’écho d’une question dans le bruit blanc du monde : rien de moins bourgeois soudain qu’une bibliothèque de philosophie. 

Sons diffusés :

  • Extrait du film Le Nom de la rose, de Jean-Jacques Annaud, 1986
  • Archive de Jorge Luis Borges dans l’émission Entretien avec…, 1965, France Culture
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