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La covid a-t-elle sacrifié le supporter de foot ?

La covid a-t-elle sacrifié le supporter de foot ?

3 min

Les spectacles des masses seraient-ils des simulacres d’exécutions ? Un sacrifice humain rendu acceptable serait-il la fonction anthropologique du sport ? Le seul sacrifice véritable auquel on aura assisté pendant l’épidémie serait-il alors celui du public ?

La covid a-t-elle sacrifié le supporter de foot ?
La covid a-t-elle sacrifié le supporter de foot ? Crédits : George Peters - Getty

Je vais vous faire un aveu : mon morceau de musique préféré, terriblement cruel encore aux oreilles parisiennes, c’est l’hymne de la Ligue des champions.
J’ai du mal à écouter ça sans frissonner. Et pas seulement parce que Paris a perdu en finale cet été. Je suis particulièrement ému quand je l’entends car ce que j’y entends, ce que j’y ai toujours entendu, c’est un hymne profondément crépusculaire.
Ce que raconte cet hymne un peu grandiloquent, c’est que le spectacle serait chaque année un plus grand. Plus grand et plus risqué. 

La Ligue des champions, dernier tournoi des villes européennes après des millénaires de guerre, ultime quête du graal, dernière itération des croisades a toujours eu pour moi quelque chose de dangereux.
Souvenir peut-être du drame du Heysel.
Ou plus probablement idée plus romantique que tout avait une fin et que cet hymne lancinant ne racontait pas autre chose.
Le principal événement de l’année sportive courait à sa propre perte. Et c’est ce que nous aimions en lui.
Cet hymne est d’ailleurs adapté d’une œuvre de Haendel. Une œuvre de gloire et de déclin, dédiée au prêtre Zadok — prêtre de l’apogée du temple de Salomon.
Cette œuvre, faite pour le couronnement des rois, puis des villes européennes, est ainsi une musique profondément mélancolique : bientôt, le temple sera détruit. Bientôt, nos villes seront emportées dans les rapides déchiquetés de l’histoire. Nous avons été privés de Jeux Olympiques cette année, mais la cérémonie de clôture a été inoubliable.
Il m’a fallu cette pandémie, cette finale de la ligue des champions à huis-clos, ce Roland-Garros désert, ce Tour de France en septembre pour comprendre enfin que Rome était tombée.

La dimension sacrificielle du sport de masse 

Sa disparition, c’est ce que j’ai compris, était intégrée au spectacle depuis le début. C’est lui, le public, qu’on menait, comme un gladiateur, à sa mort certaine.
Les spectacles des masses, on le sait, sont des simulacres d’exécutions.
On gardera du tour de France 2020 l’image de Roglic, celle du vaincu effondré, plutôt que celle du vainqueur Pogacar.
Encore plus que les buts, ce sont les blessures, les chevilles tordues et les morts subites que nous désirons secrètement voir.
C’est la fonction anthropologique du sport. Un sacrifice humain rendu acceptable. Curialisé, aurait dit le sociologue Norbert Elias. Rejoué pour de faux, mis à distance et civilisé.

Les athlètes paraissent livrés à eux-mêmes. Écartelés en quatre ombres par les projecteurs. La scène est plus claire, la scénographie plus limpide. Tout cela avait à voir, secrètement, avec la mort. Avec la mort de notre civilisation. En cela, le seul sacrifice véritable auquel on aura assisté pendant l’épidémie était très explicite : c’était bien celui du public.
Les sports populaires renouent enfin avec leur drôle de mission expiatoire ou sacrificielle. Car le sport n’a jamais été un jeu innocent. Le sport a toujours eu quelque chose de fatal. Un rapport intime avec l’inexorable. C’est la notion elle-même de record qu’il faut ici interroger : des noms destinés à être effacés des tablettes.
Des villes victorieuses destinées à être détruites.
Des civilisations redevenues mortelles.  

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