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La vérité est-elle d’une banalité consternante ?

La vérité est-elle d’une banalité consternante ?

4 min

C’est par une lecture de l’"Hippias majeur," dialogue platonicien dans lequel est débattue la question du beau, que son prof de philo, en terminale, avait lancé Aurélien Bellanger dans l’aventure philosophique... et cette aventure allait le mener vers la question de la vérité, finalement banale ?

La vérité est-elle d’une banalité consternante ?
La vérité est-elle d’une banalité consternante ? Crédits : pictore - Getty

J’étais entré avec passion dans l’Hippias majeur, et un rien de mauvais esprit, en me concentrant non pas sur les immortelles répliques de Socrate, mais sur les réparties plus oubliables d’Hippias.
Je m’étais ainsi amusé à supprimer les répliques de Socrate, et à ne garder que les relances de son interlocuteur.
Cela donnait la chose suivante : Assurément. Tout à fait. À n’en pas douter. Cela est vrai. C’est la vérité. On ne pourrait pas le dire autrement. Cela est assuré.

Techniquement, le dialogue platonicien est ainsi un objet, comme cette chronique, un peu truqué : pardon de dévoiler aux auditeurs un lourd secret radiophonique, mais ce sont en général les chroniqueurs qui écrivent leur propres répliques.
Réplique d'Adèle van Reeth : "Pas du tout."
Merveilleuse réplique, qui nous amène d’un sophiste à l’autre, de Hippias à Epiménide, sur les rivages indécidables du paradoxe du Crétois : si moi, Crétois, je dis que tous les Crétois sont menteurs, est ce que je dis la vérité ?
Paradoxe qui montre que la vérité n’est pas d’une banalité consternante…

Le lieu secret du platonisme

Merveilleuse réplique, qui nous amène d’un sophiste à l’autre, de Hippias à Epiménide, sur les rivages indécidables du paradoxe du Crétois : si moi, Crétois, je dis que tous les Crétois sont menteurs, est ce que je dis la vérité ?
Paradoxe qui montre que la vérité n’est pas d’une banalité consternante… Mais puisqu’il est maintenant entendu que Platon rédigeait à la fois les répliques de Socrate et celles de ses interlocuteurs, on a peut-être trouvé là, presque accidentellement, la réponse à l’une des plus vieilles questions de la philosophie : la question du lieu du platonisme.
Lieu du platonisme trop souvent caricaturé en ciel des idées. Mais si on reste au niveau de la littéralité du texte, où est le platonisme ?
La réponse traditionnellement admise, c’est qu’il est dans les répliques de ce personnage appelé Socrate, qui n’a laissé aucun écrit, mais dont Platon, son élève le plus brillant, aurait été le script scrupuleux, avant de s’émanciper.

Notre dialogue, l’Hippias majeur, appartient, certes, au corpus des dialogues de jeunesse, mais une oreille attentive devrait déjà être en mesure de percevoir les premiers pas, timides, de la doctrine platonicienne, du monde dialectique des apparences vers le domaine de l’intelligible pur.

Mais on peut aussi tenter l’hypothèse provocatrice suivante : cet intelligible pur, c’est peut-être dans les répliques d’Hippias qu’on l’entend le mieux : assurément, cela est vrai, à n’en point douter.
Il serait là, dans cet écho tautologique du vrai, le vrai lieu du platonisme.

Platitude du platonisme 

Découverte un peu déprimante : le vrai serait répétitif, plat et non dialectique. Le vrai n’aurait à vrai dire pas grand chose à nous dire. Il serait unique, universel et monosyllabique.
Or c’est là quelque chose qu’on retrouve, à l’autre bout de l’histoire de la philosophie, notamment chez le logicien Frege : toutes les phrases vraies dénotent la même chose.
Cette chose, dira après lui Wittgenstein, c’est le monde. Le monde en tant que totalité des faits.
C’est à la fois très beau, et un peu triste. J’ai du mal à ne pas lire cela comme une victoire tardive du sophiste Hippias sur les tourments platoniciens de la vérité : dis ce qui est, ne dis pas ce qui n’est pas. 

La vérité serait donc d’une consternante banalité ?  Cela semble être le cas et c’est presque, après la mort de Socrate, un autre suicide de la philosophie. 

Le vrai, objet traditionnel, obsessionnel, de la philosophie aurait fini par dévorer celle-ci.
La sagesse aurait été atteinte et avec elle un ennui éternel et tautologique.
À moins, solution hautement improbable, qu’il puisse exister un au-delà du vrai. Quelque chose dont Wittgenstein aurait timidement reconnu l’existence, avant d’en taire farouchement le contenu. Quelque chose dont les philosophes se méfierait, parce qu’il ne relèverait plus de la vérité logique, mais du mysticisme.   

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