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Le pouvoir est-il une vertu ?

Le pouvoir est-il une vertu ?

4 min

Et si le pouvoir n'est pas une vertu, qu'est-il ? Pourrait-il être une maladie de l’âme ?

Le pouvoir est-il une vertu ?
Le pouvoir est-il une vertu ? Crédits : CSA-Archive - Getty

Une vertu, il l’est sans doute. Non pas au sens classique, mais au sens plus étroit de Machiavel : celui qui conquerra le pouvoir et qui l’exercera le mieux, ce ne sera pas le meilleur tout court, mais le meilleur à cela. Celui qui possédera les vertus spécifiques du prince, comme la dissimulation.
Nos systèmes politiques sont d’ailleurs largement conçus pour valoriser ces vertus spécifiques.
Un braquage parfait : c’est comme cela que certains macronistes du premier cercle ont par exemple résumé la campagne de 2017. Une grosse dizaine d’ambitieux déterminés, partis à l’assaut de la république.
Et nos braqueurs n’étaient même pas des gens de gros calibre : pas de casiers judiciaires, pas de mandat, pas de passé politique. Des profils discrets.  La brigade antigang des partis traditionnels n’a rien vu venir.

Les dix premières secondes

Nos braqueurs seraient donc des sortes de monsieur tout le monde, ce qui correspond assez à leur camouflage gris de banquier d’affaire et de conseillers ministériels. Nos braqueurs seraient, en somme, parfaitement démocrates. Des Robins des Bois venus voler le pouvoir au riche pour le rendre au pauvre.
Mais cela s’accorde assez mal avec la mythologie à la Audiard souvent revendiquée par le braqueur en chef : une mythologie dans laquelle les braqueurs ont depuis longtemps quitté la forêt de Sherwood pour le 16e arrondissement.
L’affaire prend un tour nettement moins démocratique ; le fantôme de la reproduction sociale, l’enfant bâtard de la démocratie et de la bourgeoisie, réapparaît dans l’équation.
Les vertus de nos braqueurs redescendent au niveau ontologique plus bas de l’habitus.
Le vieux Gabin a perdu de sa superbe dans l’histoire.
Le braqueur se serait fait braquer sa vertu ? C’est je crois un sentiment assez général. Et plus profond que l’idée convenue que le pouvoir corrompt. Le pouvoir pourrait être la corruption elle-même.
“C’est une personne de pouvoir” : c’est une expression qu’on entend, et qui est plutôt péjorative. Elle désigne un intrigant, un hypocrite, voire un pervers.
Cela ne dit pas que cette personne est ambitieuse, mais plutôt que la somme de ses défauts ne lui laissait pas d’autre choix.
Donald Trump était par exemple si exagérément narcissique qu’il devait naturellement finir à Washington.
Le pouvoir ne serait ainsi par une vertu, mais une maladie de l’âme.

Un prince démocrate, un peuple aristocratique ?

Disons que cette une modalité de l’exercice du pouvoir qu’il faut prendre en compte. Cela ne veut pas dire que c’est la seule.
Le problème d’ailleurs n’est pas tant celui de l’absence de vertu du prince, que celle d’ambitions princières chez le vertueux.
Souvenons-nous, à cet égard, de la façon dont on s’est empressé d’attribuer des vertus philosophiques au président Macron, cet ancien élève de Ricoeur.
Certains avaient vraiment envie d’y croire, le film était irrésistible.
Une scène tout droit sortie du petit prince de Machiavel.

Mais si la vertu, comme le cordon bleu, est inaccessible au prince, c’est bien le manque d’ambitions princières des vertueux qui demeure la principale énigme politique de notre temps.
Une énigme qui confine presque au dialogue de sourd, quand le prince regarde autour de lui, en dessous de lui, et s’attend à trouver jalousie et amertume.
Car le prince, justement en ce qu’il n’a pas de vertu propre, est un démocrate : il sait que sa place est, en théorie, celle de n’importe qui, celle du premier ambitieux venu. Son gouvernement, écrit Machiavel, se passe essentiellement à surveiller les ambitieux.
Ce qu’il ignore, c’est que la vertu n’est pas morte sous son règne, et que les principaux ambitieux de son temps ont l’ambition de ne pas l'être.
Le pouvoir ne les fait pas rêver, et le prince, s’il s’en apercevait, en serait mortellement vexé.
Peut-être le sait-il, d’ailleurs, ce démocrate solitaire auquel tous les vertueux tournent le dos avec une princière indifférence.
Peut-être le sait-il et que son pouvoir se résume à cela : à être outrageusement snobé.

Bibliographie

Le Prince

Le PrinceMachiavel, Patrick Boucheron et Jacqueline RissetNouveau Monde éditions, 2012

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