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Nageuses

Les plus célèbres duos de la pensée

3 min

Les philosophes fonctionnent souvent par paire, l'idée de l'un prenant chair dans la logique de l'autre. Mais qu'en est-il de ces pensées qui se répondent dans un temps inversé? De ces duos anachroniques?

Nageuses
Nageuses Crédits : CSA Images - Getty

Les philosophes marchent souvent par deux, comme Platon et Aristote dans la célèbre fresque de Raphaël. Que serait l’être absolu de Hegel sans la philosophie critique de Kant, qui en bannissant de tels objets de la métaphysique l’aura comme acculé à l’existence ? Que serait Parménide, le philosophe de l’être, sans Héraclite, celui du devenir ?  C’est contre les joues chaudes du platonisme renaissant qu’Ockham aura sans doute aiguisé son rasoir, c’est contre Descartes, inutile et vain, que Pascal s’est dressé.

Mais par delà ces jeux d'opposition, certains philosophes interagissent entre eux comme les lentilles d’un télescope : séparément, ils sont myopes, utilisés ensemble, ils acquièrent une netteté, un champ spectaculaire. Sans Platon, Socrate serait sans doute resté un simple agitateur — peut-être même un démagogue démasqué. Nous n’aurions pas sur voir la puissance de ses interrogations, nous n’aurions pas compris, sans le mythe platonicien de la caverne, que ses incessantes questions relevaient de l’écholocalisation. Sans Marx, la philosophie de l’histoire de Hegel serait sans doute tombée dans un kitsch romantique dénué de toute intérêt opérationnel. Mais plus mystérieux est le cas de ces philosophes qui ne sont ni lus, ni accordés, ni réfutés — mais qui semblent fait pour fonctionner ensemble

Des rencontres ratées

Mais pas pour nous, lecteurs. Car c’est à nous, cette fois, de faire tout le travail, de disposer autour de la lumière vacillante de l’un les lentilles de Fresnel de l’autre. Walter Benjamin lecteur de Guy Debord ? C’est comme ça que j’associe Walter Benjamin et Guy Debord. Comment résumer l’œuvre de Benjamin? Peut-être en disant que, de tous les philosophes de l’histoire, c’est celui qui se laisse le moins facilement résumer. 

Disons plutôt que, pour cerner le noyau lumineux  de l’œuvre de Benjamin, j’ai besoin de l’œuvre de Debord. De sa critique implacable de la société du spectacle. Et là, je crois pouvoir tomber, derrière les panneaux mobiles d’une lanterne magique, sur une image presque fixe de Walter Benjamin. Walter Benjamin comme sphinx de la culture, comme énigme ininterrompue. Là où il est, là où il naît, dans le Berlin  bourgeois de la Belle Epoque, le Berlin de sa proustienne enfance, qu’il a condensé dans les courts récits de Sens unique, la société du spectacle n’existe pas encore. Elle est pourtant partout chez elle, dans les meubles luisants des salons, dans les horloges mécaniques, dans les publicités déjà omniprésentes. Walter Benjamin est le premier exégète de l’œuvre de Debord, celui qui, le premier, aura rêvé son enfance, plutôt qu’il ne l’aura vécu — rêvé ou cauchemardé. Car jamais Benjamin ne se repliera sur les consolations pétrifiées de la nostalgie. Il sait que les images sont empoisonnées. Walter Benjamin notait toutes ses lectures.  Mais il manque un livre à la liste, un livre qu’il aurait lu avant tous les autres : La société du spectacle. Livre dont il serait, malgré l’impossibilité  chronologique, le personnage principal. Mais il existe un autre livre de Debord, un livre qu’on lit moins, mais qui est au moins important que celui-ci. 

Commentaires à la société du spectacle

Un livre dans lequel Debord devient stratège. Un livre qui décrit les irisations politiques que produit, autour d’elle, le spectacle triomphant. Un monde du secret. Un monde où “on vit et on meurt au point de confluence d’un très grand nombre de mystères.” Les Commentaires à la société du spectacle sont un traité d’estompe. Debord complète les images obsédantes du premier livre en décrivant les ombres qui les relient — les souterrains de la politique. 

Il aurait donc manqué, à Walter Benjamin, de rencontrer cette sorte de passeur ? 

Je tiens en tout cas pour certain que Walter  Benjamin, le prisonnier de Pétain, de Franco et d’Hitler, le suicidé de Portbou, n’avait pas lu ce livre. N’avait même pas imaginé son existence. Il aurait sinon, à défaut de parvenir à s’échapper, su que le piège était encore plus grand qu’il se l’imaginait.  Que la toxicité des images avait envahi la politique et que l’intellectuel, bientôt, ne pourrait plus survivre qu’en devenant une ombre, un stratège de sa vie. 

Son diffusé : 

  • Extrait du film Guy Debord, La société de l’information,1973
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