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Collages à Rennes

#MeToo, une nouvelle guerre de civilisation ?

5 min

#MeToo serait-il un projet de réforme anthropologique, une guerre totale ? Une guérilla allant sans cesse chercher, dans la vie quotidienne, de nouveaux champs de bataille ? #MeToo serait-il finalement une nouvelle guerre de civilisation ?

Collages à Rennes
Collages à Rennes Crédits : Damien MEYER - AFP

Comment gagne-t-on une guerre de civilisation ?
C’était une question tout à fait sérieuse il y a encore quelques années. Les années de la fin de la fin de l’histoire, après le 11 septembre. Quand la guerre des civilisations est brièvement devenue un concept pertinent de la philosophie politique, quand quantité d’intellectuels ont redécouvert le romantisme noir de Spengler, l’auteur maudit de Déclin de l’occident, et qu’on a republié Huntington, l’auteur oublié du Choc des civilisations.

Les historiens et les anthropologues avaient beau avoir largement déconstruit le mythe de la civilisation, il a suffit de faire tomber deux tours et de briser l’arrête d’un Pentagone pour le voir réapparaître, quasi intact.
Soudain tout était civilisation : nos bonnes manières et nos civilités, comme nos galanteries, nos politesses, nos cathédrales et nos délicats assassinats ciblés — car ce n’était en face qu’invectives, attentats aveugles et lapidations rituelles.

C’est justement là que tout s’est joué : faute de consensus sur la grandeur du capitalisme ou l'innocuité de la technoscience, nous avons considéré que la condition féminine était le marqueur le plus fiable de la supériorité de notre civilisation.
Ce n’est pas la passion de l’égalité qui nous a rendus féministes, c’est le désir inavoué d’utiliser le féminisme pour remporter par KO la guerre de civilisation.

C’est pour cela sans doute que les affaires de voile ont pris une importance aussi grande. Qu’on a considéré souvent le voile comme un attentat à notre pudeur. Cela correspondait parfaitement à l’image que nous aimions nous donner de nous-mêmes : après les guerres en dentelle, nous serons également parvenu à curialiser le choc des civilisations, nous en serions conçus une transcription ludique et enfantine, dans les cours de récréation, avec des foulards.

Me too comme défaite de la civilisation ? 

C’est comme cela que nous pensions gagner la guerre de civilisation, et c’est pour cela que le mouvement Me too nous a autant traumatisé : la guerre de civilisation, telle que nous nous l’étions représentée, nous n’étions soudain plus en état de la remporter.
Car la condition féminine en occident, jusqu’au coeur de la machinerie progressiste hollywoodienne, n’était plus spécialement enviable. La prévalence des crimes sexuels demeurait probablement aussi haute dans nos sociétés avancées que dans les sociétés archaïques ou tribales environnantes.
Le mythe du progrès a connu avec Me too une défaite majeure.
Mais le mouvement, pourtant, le mouvement Me too, protéiforme, se pense encore comme une guerre de civilisation, une guerre totale pour la civilisation.

A première vue, face aux chiffres des viols et agressions sexuelles subies par les femmes, on aurait voulu que Me too se concentre précisément là-dessus, sur les crimes les plus graves — les équivalents occidentaux de la lapidation. Que les murs de nos villes soient recouverts de collages anti-féminicides ne choque à peu près personne.

Me too comme projet civilisationnel

On continue cependant d’entendre que les féministes vont trop loin. Et on le dit sans doute sans agressivité, avec une certaine bienveillance patriarcale et stratégique : la lutte contre les féminicides, d’accord. Mais l’écriture inclusive, quelle drôle d’idée que de diluer ainsi votre cause. 

Il n’est pas idiot, pourtant, ce concept de dilution. Il dit justement que le combat féministe doit devenir comme l’air qu’on respire, il dit qu’on doit considérer comme déjà asphyxiante la scène la plus anodine de harcèlement de rue.
On voit par là que Me too est un projet de réforme anthropologique, une guerre totale. Une guérilla, plutôt, qui va sans cesse chercher, dans la vie quotidienne, dans la vie civile de la civilisation, de nouveaux champs de bataille.

Dire que les activistes de Me too se trompent de cibles quand elles attaquent le mansplaining ou le manspreading, c’est ne rien comprendre à la nature de l’activisme. C’est ne pas voir l’ampleur du mouvement. L’un des plus vastes mouvements politiques qu’on ait vu. Une guerre totale. 

Le concept, relativement récent, de culture du viol, est en cela très éclairant : il établit un continuum entre des actes de degrés jusque là incommusenrables, et dont la majorité ne trouvent même aucune transcription pénale : personne n’ira jamais en prison pour avoir refusé d’acheter une poupée à son fils, une épée à sa fille. Pourtant, les activistes de Me too arrivent à faire le lien entre la prévalence du viol et le fait en apparence bénin qu’on coupe la parole d’une femme en public.

En cela Me too est bien une guerre de civilisation, une guerre pour la civilisation. Une volonté acharnée de démontrer qu’il existerait bien quelque chose qui lierait tous les humains entre eux, un continuum, d’ordre moral, entre leurs actes et leurs paroles.
Aux mains baladeuses du patriarcat répondent les gestes appliqués des colleuses. Et leurs combats dessinent, comme dans un tableau allégorique, une terre promise qu’on appellerait, pour la première fois à juste titre : la civilisation.  

Sons diffusés :

  • Archive de Samuel Phillips Huntington, 2005, France inter
  • Archive sur le procès Harvey Weinstein, journal de France 24, 25/02/2020
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