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Michel Sardou

Peut-on aimer Sardou ?

5 min

Écouter les Lacs du Connemara en buvant du Sauternes, Aurélien Bellanger aurait-il trouvé l'âme de la France ?

Michel Sardou
Michel Sardou Crédits : David Wolff - Getty

J’ai eu récemment le privilège d’être convié à un dîner de dégustation dans le Sauternais. Les verres de vin liquoreux se sont succédés jusqu’à l'apothéose d’un Château Yquem 2001, servi avec du bleu. Inutile de dire que la réputation du célèbre Sauternes n’est nullement usurpée. Je manque seulement un peu de vocabulaire. Le vin, ce sont des adjectifs, des cascades de qualités. Le Yquem appelle plutôt sur lui les outils ambigus de la théologie négative. Et il n’est pas mauvais. Heureusement l’un de nos hôtes, un sosie de Philippe Sollers, est venu faire un discours. Il a parlé de verticalité, de racines profondes de plus de 15 mètres. Il a parlé du botrytis, le champignon responsable de la pourriture sacré, cet équilibre parfait entre les arômes et le sucre. Un grand Sauternes, c’était un monument invisible, une incroyable concentration d’énergie.

Après avoir raccompagné au bus, sous une pluie d’orage, la secrétaire perpétuelle de l’Académie Française, cet autre monument de la culture française, j’ai fixé la route, d’un noir éblouissant, prêt à toutes sortes de nouvelles épiphanies patriotiques. Arrivé à mon hôtel, j’ai mécaniquement mis la télé, il y avait un débat sur le destin de la droite. Puis je suis tombé sur un documentaire consacré à Sardou. Chanteur que je connais mal, mais dont ma fille m’a un jour affirmé, alors que je lui demandais d’arrêter de chanter Les lacs du Connemara à tue-tête, que je la censurai au motif  que Sardou était de droite. 

Etre de droite : c’est le charme vénéneux, premier, interdit de Sardou. Etre de droite comme une autre version de cette pourriture sacrée qui donne sa saveur au Sauternes. Etre de droite, en France, ça ne tient d’ailleurs souvent qu’à une seule donnée sociologique. On est de droite quand, de Sciences  Po à HEC, on a un jour dansé, à la fin d’une fête étudiante, sur Les lacs du Connemara. 

L'énigme anthropologique des Lacs du Connemara 

C’est une énigmes anthropologique majeure.  Comment, suite au dérèglement d’un synthétiseur, dont les boucles de cordes se sont un jour mises à faire un bruit de cornemuse, et au génie d’un parolier qui n’avait jamais les pieds en Irlande, le récit d’un mariage irlandais est devenu l’hymne des futurs décideurs de la France — car c’est, depuis un quart de siècle, sur Les  lacs du Connemara que finissent rituellement les fêtes étudiantes dans les grandes écoles de France. Quiconque est appelé à présider un jour aux destinées de la France aura médité, ivre, sur les énigmatique paroles des Lacs du Connemara.  L’âme de la France repose autant dans cette chanson entêtante que dans le liquoreux Sauternes.

Et j’étais heureux que le hasard m’ait fait  passer ce soir là du Sauternes à Sardou. J’ai par ailleurs découvert, dans cet excellent  documentaire, la verticalité absolue de Sardou, ce qui le ramène encore à la verticalité du Sauternes. Un drôle de petit mec, le jeune Sardou. Qui chante parfois des horreurs mais qui ne bouge pas d’un millimètre, devant son micro, face caméra, sous les yeux fascinés de son public. Il y a quelque chose de péremptoire, d’absolu chez Sardou. Ca ne bouge pas, comme Claude François, ça n’essaie pas, comme  Balavoine, d’imiter Morrison.

C’est là, absolument incarné. Et c’est si puissamment là que c’était un défi, pour les adversaires qui défilaient à l’écran, pour toute la gauche culturelle, de Montand à Renaud, séduite malgré elle. Il faudra faire avec Sardou. Et cela fait un demi-siècle que ça dure.  Sardou, ce n’est pas un chanteur qu’on aime.  C’est quelque chose, de l’ordre de l’atavisme, avec lequel on a appris à vivre. L'âme de la France n’est ni bonne, ni mauvaise.  Ni liquoreuse, ni amère. Mais elle existe, incontestablement.  Aimer Sardou, à nous autres, Français, c’est notre péché originel.

Sons diffusés :

  • Michel Sardou, les Lacs du Connemara
  • Michel Sardou, J’accuse
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