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Pourquoi les chaises existent ?

Pourquoi les chaises existent ?

4 min

Que dit la chaise de notre société, de notre rapport au monde ?

Pourquoi les chaises existent ?
Pourquoi les chaises existent ? Crédits : CSA Images

Pour faire métaphysique, il suffisait il y a un demi siècle de disposer deux ou trois chaises vides sur la scène d’un théâtre, et le public était émerveillé par la densité du décor, par son intensité spirituelle.
Des chaises vides : c’est peut-être ce par quoi, spirituellement, les églises nous atteignent le plus.
La symbolique de la chaise, c’est vraiment quelque chose qui nous parle au coeur, à l’esprit.
L’homme de Vitruve, aujourd’hui, serait représenté assis. Le designer, disons depuis Starck, a succédé d’ailleurs au peintre en temps que représentant de l’artiste total. Et l’homme réconcilié dont il rêve, c’est désormais un homme assis sur l’une de ses chaises.
Posturalement, il n’est pas certain, cependant, que la position assise soit excellente. L’accroupissement a d’excellents spectateurs.
Cela plus de dix ans que je ne travaille qu’allongé. 

Le tragique destin de la chaise 

J’ai longtemps médité sur cet aphorisme d’Eric Chevillard, se demandant si un objet aussi nécessaire, aussi évident que la chaise, pourrait encore être inventé. Je crois qu’il l’a été, en réalité, et qu’il s’agit du smartphone. Smartphone dont l’un des effets secondaires est d'ailleurs de nous permettre, en travaillant dans n’importe quelle posture, de nous passer de chaise.
Dans une nouvelle d’inspiration lovecraftienne, Borges parvient à nous terrifier en décrivant non pas la créature qui s’est enfermée dans une estancia reculée, mais en racontant seulement l’effroi de son narrateur devant le mobilier monstrueux de celle-ci.
Nos chaises ne sont ni plus ni moins que des instruments de torture. Une torture particulièrement cruelle qu’on appelait : l’école. 

J'exagère un peu mais avez-vous déjà essayé, adulte, de vous glisser dans un pupitre d’écolier ?
Cela s’appelle une réunion parents-professeurs, j’en arrive, et ce n’est pas loin d’être ce qu’il y a de plus douloureux dans le métier de parent.
Et les fauteuils de théâtre, y-a-t-il vraiment des gens, en ce moment, à qui ils manquent sincèrement ?
Et les amphis de fac, avec leurs tablettes articulées asymétriques : ce ne sont pas des amphis, mais des séances de bizutages.
Qui peut sincèrement croire, enfin, que sénateur est un métier de rêve, alors qu’on a encore moins de place pour mettre ses jambes au palais du Luxembourg que dans un carré TGV !

La vie moderne ressemble à un jeu de chaises musicales inversé où le perdant serait celui qui se retrouverait assis.
D’ailleurs, ma montre ne supporte pas de me voir assis trop longtemps et bippe, toutes les heures, pour que je me lève. 

La chaise, le biopouvoir et la révolution

Entre les chaises et les montres connectées, il y a clairement ici un conflit entre deux autorités concurrentes. Mais je crois que oui, c’est la plus douce qui va l’emporter. Notre corps est mieux fait pour porter des bracelets que pour se casser en trois segments orthogonaux. Ce qui est bizarre, c’est que les objets connectés ont trouvé leur Foucault presque instantanément, alors que les chaises, un biopouvoir à elles seules, demeurent perçues avec beaucoup d’indulgences.

Après la politique de la chaise vide, la chaise vide comme utopie politique ?
Auquel cas, nos ville seraient déjà utopiques. Et même pas besoin de descendre jusqu’aux fauteuils pop et fascistoïdes du métro, ces fameux fauteuils sur lesquels il est impossible de s’endormir. À la surface non plus, il n’y a presque plus de bancs. On les remplace, au mieux, par des plots ou des pods expérimentaux — il ne s’agit plus vraiment, aujourd’hui, de mobilier urbain.
D’ailleurs, qui parle encore de villes ? Ce sont des laboratoires, des laboratoires de la mobilité. Ce serait idiot de s’y assoir, on passerait à côté du concept. C’est ainsi que la nouvelle place de la République a spontanément donné naissance au mouvement Nuit debout. 

J’ai découvert, tout près de chez moi, ultime itération de chaise et fierté municipale, deux strapontins marronnasses à l’assise incertaine. Je me suis approché, prudemment. Leur couleur venait de la matière utilisée. Une sorte de bois synthétique en vieux mégots de cigarettes.
Pour donner une idée de la chose, je crois que je préférerai boire l’eau d’un cendrier plutôt que m'asseoir sur ces trucs.
La civilisation de la chaise avait ici, clairement, atteint un point de non retour.

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