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Réflexions autour du bras qui saisit le mug de café le matin

Réflexions autour du bras qui saisit le mug de café le matin

3 min

Quand Aurélien Bellanger attrape son mug, le matin, depuis son lit, alors il se retrouve catapulté dans "La critique de la faculté de juger" de Kant : le bras et la main qui saisissent le mug deviennent alors des artefacts techniques... Mais quelle est la finalité de cet acte ?

Réflexions autour du bras qui saisit le mug de café le matin
Réflexions autour du bras qui saisit le mug de café le matin Crédits : CSA Images - Getty

J’étais confortablement installé dans mon lit quand j’ai tendu le bras pour attraper mon mug. Et j’ai été émerveillé, soudain, par le fonctionnement de mon squelette...

Les remarquables articulations de la main

Plus exactement par la façon qu’avait mon poignet de conserver la même orientation, la bonne, celle qui ne renversait pas le café, que ce soit là-bas, tout au bout de mon bras, sur l’étagère, ou ici, près de ma bouche.
J’ai compris, en cet instant, pourquoi nous avions deux os, plutôt qu’un seul, dans nos avant-bras.
L’espace d’un instant j’ai vu à travers mon bras, j’ai visualisé ces os parallèles comme une itération biologique d’un mécanisme universel : celui de ma lampe de bureau, ou des amortisseur de ma Bugatti en Lego, celui du bras d’une excavatrice ou du contre-poids d’une steady-cam.
J’étais soudain dans le paradis esthétique décrit par Kant dans La critique de la faculté de juger, dans cet état de confusion, de trouble, de double-vue artistique qui consiste à prendre un objet de la nature, mon avant-bras, pour un artefact technique, et à considérer en retour tous les artefacts techniques pour des constructions naturelles. Bref, j’étais très excité. Et je n’avais pas encore bu mon café !

La finalité. C’est exactement le concept qui m’est apparu. Ce que nous explique Kant, c’est que si le bon fonctionnement de mon bras n’a pas pour finalité dernière de me permettre de paresser au lit pour y boire mon café tranquille, il est cependant naturel d’y croire, malgré tout, un petit peu. Car il est dans la nature humaine de réintroduire de la finalité dans les choses qu’on observe. Et d’y trouver un certain plaisir. J’ai ainsi, sans renverser une seule goutte de café, fait fonctionner mon bras deux ou trois fois, pour la seule beauté du geste. En accompagnant ce mouvement d’un petit bruissement robotique joyeux.

J’étais vraiment satisfait de la manière dont les bras humains avaient été conçus. Je ne sais pas pour vous d’ailleurs mais je ne peux pas manipuler un tournevis sans imaginer que je suis un cosmonaute en pleine mission cruciale, scruté depuis la Terre par une salle de contrôle qui retient son souffle en me guidant pas à pas.
On parle de degrés de liberté, en mécanique, pour décrire le spectre d’action d’un objet. Mais mon fantasme, dès que manipule quelque chose, c’est de n’avoir aucune liberté. D’être entre les mains du démiurge endormi sous le Cape Canaveral. De rêver que j’ai été créé pour remplir cette mission précise.

Le problème de la finalité

Car j’ai été pris de scrupules à l’instant décisif, celui de boire mon café. Est-ce que ce concept de finalité que je contemplais là, dans mon bras nonchalant, ne tenait pas du créationnisme ? A force d’admirer la façon dont mon bras se conformait à une fonction précise, est-ce que je n’avais pas fini par croire que le mug m’attirait à lui, me dictait ma conduite.
Ce n’est pas moi qui le tenais, c’est lui, comme le dieu de Michel-Ange, qui me tendait son anse créatrice. Mon bras était enfin justifié. Après des millions d’années de chaos, l’évolution tendait enfin vers son but.
Sauf, et je m’en suis sorti comme ça, car ce café, il fallait bien que je finisse par le boire, qu’il y avait bien un objet créé dans l’équation. Ce mug. Et que ce n’étais pas mon bras qui s’y confirmait, mais lui qu’on avait patiemment conçu, selon les normes ambiguës de l’intelligent design, pour que l’illusion soit parfaite.

Sons diffusé :

  • Extrait du film Wall-E, de Andrew Stanton, 2008
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