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Françoise Héritier en 1982.

Françoise Héritier, la révolte au corps

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La chercheuse décédée ce mercredi avait progressivement déplacé le curseur de l'anthropologie du symbolique vers le physiologique, en élaborant une sorte de matérialisme charnel où le corps devient la clef pour expliquer les grandes oppositions qui structurent notre vision du monde.

Françoise Héritier en 1982.
Françoise Héritier en 1982. Crédits : MICHELE BANCILHON - AFP

Je voudrais rendre hommage à l’anthropologue Françoise Héritier, qui vient de mourir. Je me souviens très bien d'une conversation avec elle,, ça remonte loin, maintenant, puisque c'était en l'an 2000. Nous étions dans son petit appartement parisien, sobre et haut perché, au-dessus du quartier Montparnasse. Au mur, il y avait un tableau, un nu féminin qui dominait le salon, offert par ses collègues du Collège de France pour son pot de départ. Cela tombait bien, puisque notre conversation concernait la place des femmes au Collège de France. C'est alors qu'elle m'avait raconté une scène à la fois banale et sidérante. 

Quelques années plus tôt, alors qu'elle participait à un groupe de travail au Collège de France, quelqu’un suggéra que les travaux étant très riches, il faudrait peut-être coucher tout cela sur le papier. Alors le grand historien Georges Duby, qui présidait la séance, proposa que quelqu'un prenne des notes. « Bien sûr on se tourna vers moi en me disant 'Vous pourriez faire ça ?, m'avait raconté Françoise Héritier. J'étais certes professeur au Collège de France, mais j'étais aussi la seule femme du groupe ! »

L'aliénation passe par le corps, la libération aussi

Voilà, on pourrait dire que tout l'effort de Françoise Héritier aura consisté à essayer de comprendre ce qui était en jeu, ce qui était à la fois révoltant et incroyablement solide, dans ce genre de scène. Après ses premières enquêtes en Afrique, dans le sillage de Lévi-Strauss et au contact des populations samos-burkinabés, elle avait progressivement déplacé le curseur de l'anthropologie du symbolique vers le physiologique, en élaborant une sorte de matérialisme charnel où le corps devient la clef pour expliquer les grandes oppositions qui structurent notre vision du monde. A commencer par l'articulation masculin/féminin, cette fameuse « valance différentielle des sexes » dont Héritier a fait un second universel culturel, après la prohibition de l'inceste repéré par Lévi-Strauss. Partout et à chaque époque, disait-elle, la suprématie du masculin a été affirmée, et l'origine de la domination masculine se perd dans « la nuit des temps ». Voilà pourquoi il est si difficile de lutter contre les inégalités sexuelles, puisque les lumières elles-mêmes n'y changent rien, au Collège de France comme ailleurs. 

Si l’aliénation passe par le corps, affirmait Héritier, alors la libération doit aussi passer par là. Voilà pourquoi elle faisait du droit à la contraception l’une des grandes avancées qui avaient permis aux femmes de faire pièce à une domination masculine qui passe d’abord par le contrôle de ce qu’elle nommait « le privilège exorbitant d’enfanter ». Dans tous ses engagements, donc, depuis le soutien aux sans-papiers jusqu’au combat pour la parité, l’anthropologue a toujours été attentive aux corps, à son épaisseur, à ses humeurs, et d’abord à la place physique que l’on accordait, ou non, à telle ou telle personne. 

Ainsi de cette ancienne prostituée qu’elle avait invitée à s'exprimer aux séminaires du Collège de France, au grand dam de certains, ceux-là même qui avaient grincé des dents à l'idée que le successeur de Claude Lévi-Strauss puisse s'appeler Françoise, estimant que c'était là une bien scandaleuse façon d'être héritier...

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