LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Le cimetière d'Herrlisheim après la nuit du 10 décembre 2018, où 37 tombes juives ont été profanées

Juifs face à l’antisémitisme : la tentation du silence

3 min
À retrouver dans l'émission

Face aux violences, une sorte de schizophrénie peut aujourd'hui s'emparer des Juifs : comme le grand mathématicien Laurent Schwartz hier, ils peuvent être tentés de se taire, pour ne pas donner l'impression de "la ramener".

Le cimetière d'Herrlisheim après la nuit du 10 décembre 2018, où 37 tombes juives ont été profanées
Le cimetière d'Herrlisheim après la nuit du 10 décembre 2018, où 37 tombes juives ont été profanées Crédits : SEBASTIEN BOZON - AFP

Je voudrais évoquer le retour de flamme de l’antisémitisme, et le silence paradoxal qu’il impose aux juifs. Et pour cela nommer un intellectuel qui m’a beaucoup impressionné, Laurent Schwartz, qui était un grand mathématicien, lauréat de la médaille Fields, et aussi une figure de l’engagement anticolonialiste, notamment contre la guerre d’Algérie. Pendant l’Occupation, il avait été trotskiste, cela signifie qu’il appartenait à cette toute petite troupe, marginale, de militants qui vivaient sous une triple terreur, celle de Vichy, celle de la Gestapo et aussi celle des militants communistes, ceux qu’ils appelaient « staliniens ». 

Laurent Schwartz est mort en 2002, mais j’avais pu le rencontrer quelques mois auparavant, chez lui, au milieu des papillons qu’il collectionnait. Il avait spontanément abordé la question de l’antisémitisme, et du silence que lui et ses camarades avaient gardé sur le sujet, puisqu’à leurs yeux seuls comptaient la lutte des classes et le choc des impérialismes. Juif lui-même, et se sachant visé comme tel, Laurent Schwartz s’était fait une discipline d’occulter cette haine spécifique. Il était mobilisé contre toutes les oppressions, sauf contre celle-ci. Revenant sur ce silence des années plus tard, le mathématicien a eu ces mots extraordinaires, à propos de l’antisémitisme, il a dit : « Nous-mêmes, nous n’avons pas trop osé l’aborder, de peur de ‘tirer la couverture à nous’ ».

Voilà, ce mécanisme explique bien des refoulements, des malaises, encore aujourd’hui, en 2019, dans un contexte évidemment très très différent, mais où beaucoup de Juifs se sentent à nouveau frappés par une sorte de schizophrénie. D’un côté, ils sont la cible d’une menace particulière, mais, d’un autre côté, ils sentent que la singularité de cette menace représente un péril supplémentaire, puisque la dénoncer pourrait apparaître comme une volonté de se distinguer, de la « ramener », bref comme un péché d’orgueil. Énoncer la spécificité des violences antisémites, ce serait revendiquer une sorte de privilège, un privilège obscène, le privilège du pire. 

A cette aune, chacun peut trouver une raison de se taire. Le garçon de 8 ans à qui l’entraîneur de foot demande de retirer son étoile de David en précisant : « Enlève-moi ça, je ne pourrai pas te protéger » ; la modeste mère de famille à qui les policiers conseillent de déménager en lui disant : « Partez, ils vous ont repérés », oui, la masse chaque jour plus importante des femmes, des hommes, des enfants qui ont rencontré cette violence, et qui se demandent parfois s’ils ne devraient pas changer de nom... se trouvent déchirés entre le besoin de hurler leur souffrance et la peur de passer pour des fanfarons de la persécution, des profiteurs de haine. Hier, quand les hordes nazies traquaient les Juifs jusqu’au dernier et jusqu’au bout de l’Europe, Laurent Schwartz et ses pareils refusaient d’en parler pour ne pas avoir l’air de « tirer la couverture » à eux. Aujourd’hui, quand les Juifs constatent qu’ils sont les seuls à voir leurs enfants suppliciés par des Youssouf Fofana, ou abattus à bout portant par des Mohammed Merah, ils sont encore tentés de se taire, de ne piper mot, tant il est insupportable de voir la cruauté subie passer pour un motif de vanité, et la malédiction retournée en élection.

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......