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Le  1er juin 1885, une foule très nombreuse de près de deux millions de personnes assiste aux funérailles de Victor Hugo dans les rues de Paris.

Honorer les morts, c'est donner du prix à la vie

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La ribambelle de "nos morts" s'allonge à mesure que l'on s'approche de la nôtre. L'écrivain Thomas Stern a rassemblé les oraisons rêvées aux funérailles de proches, auxquelles viennent s'ajouter celles de morts imaginaires, littéraires ou picturales. Un hymne à la vie qui surgit.

Le  1er juin 1885, une foule très nombreuse de près de deux millions de personnes assiste aux funérailles de Victor Hugo dans les rues de Paris.
Le 1er juin 1885, une foule très nombreuse de près de deux millions de personnes assiste aux funérailles de Victor Hugo dans les rues de Paris. Crédits : Fonds photographique Léon et Lévy / domaine public

On n’en peut plus de ces obsèques qui n’en sont pas, ces obsèques où les humains se voient enterrés comme des chiens, simplement parce que nul ne sait quoi dire. Or, pour que l’honneur soit sauf, dans ces moments-là, il suffirait d’un rituel commun (une cérémonie religieuse, une tradition militante, un cercle d’amitié), il faudrait au moins une parole sincère, une prière authentiquement adressée ou ne serait-ce qu’un mot d’esprit. Quiconque a encore un peu le sens du symbolique pèse d’emblée ce qui est en jeu, ici : passer à côté de la mort c’est se gâcher la vie.

Certains d’ailleurs en ont une pleine conscience, et je veux nommer Thomas Stern. Je ne le connais pas, mais j’ai lu son merveilleux petit livre, je sais maintenant qu’il a été militant incertain, prof de philo fugace, essayiste ponctuel ou publicitaire sceptique. A 72 ans, il s’est mis en devoir de rendre hommage à tous les morts, réels ou fictifs, qui lui ont permis de « retenir quelque chose de [sa] vie », comme il le dit dans le texte bouleversant qu’il publie aux Editions de l’éclat sous le titre Mes morts

Chaque oraison ouvre un monde entier

C’est donc un mince volume exaltant, 130 pages de gratitude, de tendresse, d’humour aussi, vingt-trois brefs chapitres qui opèrent un ­effet de porte battante : dès les premières lignes, chaque oraison vous ouvre un monde entier, qui se ­referme déjà cinq pages plus loin. Ce monde, c’est celui de Jonathan Stern, premier ­enfant de l’auteur, né à sept mois et n’ayant pas survécu. Celui de Varoslaw Szabotsky, un SDF qu’une poignée de camarades enterrent en chantant Le Pénitencier le jour même où un million de Français escortent le cercueil de Johnny… C’est le monde de Don Juan dans l’opéra de Mozart. Celui d’une vache rousse agonisant sur les bords du Gange, à Bénarès. Celui de Claude M., ce « frère en ironie » dont la présence ponctuait chaque phrase de la vie, et dont la disparition expose soudain son meilleur ami à une absurde frénésie : « Quand on est seul à rire de tout, on passe facilement pour un fou… », résume Thomas Stern. Ce monde, c’est enfin celui de Louis Stern, l’homme que l’auteur a longtemps reconnu comme son père avant d’apprendre que, biologiquement, il ne l’était pas. A la fois magnifiques et cruels, les paragraphes consacrés à cet émigré hongrois, quasi-muet hanté par trop de fantômes, serrent le cœur. Thomas Stern écrit de son père adoptif : « Il ne pouvait rien dire de sa peine ni de sa vie, dont il répétait inlassablement qu’il allait me la raconter, sans jamais parvenir à proférer, quand il essayait de se livrer, plus qu’un sanglot vite étouffé. Interminablement, Louis Stern ne disait rien, me laissant pressentir qu’il avait tant à me dire, me reprochant de ne pas savoir l’écouter »… 

Glissant ainsi de monde en monde, et du rire aux larmes, Thomas Stern rend à chaque destinée ce qu’elle avait d’unique. Avec la délicatesse du survivant pro­visoire, il nous apprend à envisager le deuil non pas comme un malheur qui ruine l’existence, mais comme l’injonction d’un salut qui donne son prix à la vie.

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