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Affiches placardées sur les murs de Paris pendant les évènements de Mai 68.

Mai 68 : Ecrivains, apprenez à ne plus l'être !

3 min
À retrouver dans l'émission

"Intellectuels, apprenez à ne plus l’être !". Alors que Mai 68 souhaitait répudier tous les pouvoir, y compris celui de la littérature, les avant-gardes littéraires de l'époque ne pouvaient se résoudre à ne pas conduire la rébellion en savourant les délices du prophétisme autodéstructeur.

Affiches placardées sur les murs de Paris pendant les évènements de Mai 68.
Affiches placardées sur les murs de Paris pendant les évènements de Mai 68. Crédits : MICHEL LIORET / INA - AFP

Comme vous le savez, le plus douloureux, pour l’avant-garde, c’est toujours après. Dans la doctrine politique de Lénine, par exemple, les intellectuels devaient aider les travailleurs à  bâtir une société égalitaire où les intellectuels, justement, n’auraient plus lieu d’être, puisqu'il n'y aurait plus de distinction entre travail manuel et travail intellectuel. Mais plus généralement, chaque moment révolutionnaire fixe à l'avant-garde une seule et même tache paradoxale : disparaître pour que naisse le monde nouveau.

Or en 1968, nous y voilà, les écrivains ont été particulièrement concernés par cette brûlante injonction, comme le montrent deux essais passionnants (Le Mai 68 des écrivains, de Boris Gobille, CNRS Editions, et Nous sommes tous la pègre, de Jean-François Hamel, Minuit). En effet, Mai 68 a lancé un rude défi aux diverses avant-gardes littéraires. Quand l'insurrection a commencé, cela faisait déjà des années que ces avants-gardes avaient dynamité les manières de penser et de phraser la littérature. Avec le structuralisme, avec Barthes et Foucault, notamment, elles avaient décrété la mort de « l’auteur » et, par leur radicalité esthétique et politique, elles ne pouvaient qu’applaudir un soulèvement qui visait à libérer la parole de chacune et de chacun.

Savourer les délices du prophétisme autodestructeur

Mais, pour ces avant-gardes littéraires comme pour l'avant-garde léniniste, conduire la rébellion c’était savourer les délices du prophétisme autodestructeur. Car elles le groupe Tel Quel ou même les surréalistes ne pouvaient survivre longtemps à une insurrection dont l’arme principale était « la créativité à la base », comme l’affirme alors la commission « Nous sommes en marche » du comité d’action de Censier. En proclamant que l’imagination est la chose la mieux partagée, et qu’elle ne saurait plus être réservée à une poignée d’artistes patentés, l’élan de Mai renvoie chaque avant-garde dans les arrière-cuisines de l’Histoire.

Mai 68 répudie tous les pouvoirs, y compris celui de la littérature, Mai 68 ruine l’idée même de notoriété et fait exploser toute une littérature de rue, dans les manifs, sur les marchés, à la sortie des usines et du métro… « Intellectuels, apprenez à ne plus l’être », pouvait-on lire sur un mur de Censier. Oui, 68, c’est le moment où les murs ont la parole, celui où le philosophe Maurice Blanchot appelle de ses voeux un « communisme de l’écriture » et où le poète Claude Roy célèbre les « écrivains des murailles », c’est surtout, on l’aura compris, cet épisode inouï où les écrivains décident de faire la grève de la littérature, de rédiger des livres qui tendent vers l’absence de livre, le congé donné à toute signature. Dans ses « Notes éparses en Mai », l’écrivain Louis-René des Forêts résume superbement les choses quand il exhorte ses pairs à se taire, je le cite, devant « cette parole donnée à tous, dite par tous et qui ne semble avoir dite encore par personne ».  

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