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 Oser nommer ce que la haine charrie de bonne intelligence et de mauvaises pulsions, tel pourrait être l’esprit de nouvelles Lumières pour notre temps.

Combattre la haine autrement que par la culture, cela vaut le détour

3 min
À retrouver dans l'émission

Face à la montée de la haine raciste ou homophobe, une idée reçue demeure tenace : la culture permettrait d'éviter la barbarie. Or les actions pédagogiques présentent des limites qu'il faut savoir accepter pour mieux envisager les chemins détournés qu'empruntent les visages de la haine.

 Oser nommer ce que la haine charrie de bonne intelligence et de mauvaises pulsions, tel pourrait être l’esprit de nouvelles Lumières pour notre temps.
Oser nommer ce que la haine charrie de bonne intelligence et de mauvaises pulsions, tel pourrait être l’esprit de nouvelles Lumières pour notre temps. Crédits : Bettmann - Getty

Ce week-end j’étais à Genève pour le Salon du livre, j’ai notamment participé à une discussion sur la façon dont on peut faire face à la haine, haine raciste, antisémite ou encore homophobe, et ça m’a étonné, je me suis mis un peu tout le monde à dos en disant que les actions pédagogiques, l’enseignement de l’histoire, la transmission d’un devoir de  mémoire, toutes ces actions sont évidemment nécessaires, mais en même temps, je crois, totalement impuissantes à conjurer la haine. On dit souvent que les préjugés ont la vie dure, mais s’il y a un bien un préjugé qui est increvable, c’est cette idée reçue selon laquelle la culture permettrait d’éviter la barbarie. Ce préjugé-là, on n’arrive pas à s’en débarrasser, alors même qu’elle a été mille fois démentie par les faits.

La culture ne nous protège pas contre la barbarie, elle nous rend simplement plus efficaces dans la barbarie

Je me souviens d’un témoignage qui m’a marqué à vie, c’est dans le magnifique livre où  Jean Hatzfeld donnait la parole à des rescapés du génocide rwandais, ça s’appelle Dans le nu de la vie (Seuil), à un moment donné, il y a un professeur tutsi qui dit en substance ceci : pendant des années, j’ai enseigné l’idéal des Lumières, celui de Voltaire et de Rousseau, et ce que j’ai appris, avec le génocide, c’est que la culture ne nous protège pas contre la barbarie, elle nous rend simplement plus efficaces dans la barbarie… Parce que je citais ce témoignage, donc, à Genève, plusieurs personnes m’ont dit « mais vous voulez nous déprimez, il n’y aurait donc rien à faire contre les préjugés, contre la haine ? »

Bon, alors, j’étais un peu gêné, moi je voulais pas déprimer qui que ce soit, de toute façon, si on connaissait la solution, on aurait évité bien des massacres, je voulais simplement suggérer que pour lutter contre la haine, on ne peut pas s’en remettre entièrement à l’éducation, à la culture, il faut aussi prendre en compte la dimension inconsciente de la haine, la façon dont elle circulent de corps en corps, en deçà du discours, pour enflammer des gens qui sont parfois très savants. Du même coup, il faudrait relativiser l’efficacité de toutes les démarches qui prétendent toucher directement les consciences, et inventer une façon de conjurer la haine de façon indirecte, ou détournée. En mobilisant ce motif du « détour », je ne suis pas en train de proposer un quelconque stratagème occulte, je pense au philosophe Jacques Derrida quand il disait ceci : 

Si la pulsion de cruauté est irréductible, plus vieille, plus ancienne que les principes, aucune politique alors ne pourra l’éradiquer (…) Elle ne pourra que la domestiquer, la différer, apprendre à négocier, à transiger indirectement mais sans illusion. 

Voilà, ne pas se faire d’illusion, cesser d’expliquer les préjugés par l’ignorance, oser nommer ce que la haine charrie de bonne intelligence et de mauvaises pulsions, tel pourrait être l’esprit de nouvelles Lumières pour notre temps, celles qui diraient, simplement ceci : faire face à la haine, cela vaut le détour.

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