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Georges Bernanos durant une conférence en 1946

Face à la perversion des consciences, relire Bernanos

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Soixante dix après sa mort, Bernanos connaît un vif regain d'intérêt. La relecture de Bernanos est précieuse pour nos contemporains, pourvu qu’ils ne craignent pas la profondeur de l'analyse de cet immense clinicien de la médiocrité.

Georges Bernanos durant une conférence en 1946
Georges Bernanos durant une conférence en 1946 Crédits : David E. Scherman/The LIFE Picture Collection - Getty

J’évoquais ici même, récemment, une belle correspondance, publiée par les éditions du Cerf, entre quatre écrivains catholiques, Claudel, Mauriac, Maritain, Bernanos, justement, et puisqu’aujourd’hui paraît, chez Robert Laffont cette fois et sous le titre Scandale de la vérité, un riche volume de la collection « Bouquins », qui rassemble de nombreux essais et articles signés Bernanos, je me suis replongé dans ces textes de combat, et en les lisant je me disais que si cet auteur connaît aujourd’hui un vif regain d’intérêt, sept décennies après sa mort, c’est peut-être, entre autres, parce qu’il permet d’affronter un phénomène qui nous frappe à nouveau de plein fouet, je veux parler de la perversion des consciences.

Immense clinicien de la médiocrité

En effet, Bernanos est un grand psychologue, et en particulier un immense clinicien de la médiocrité. Et s’il pose sur cette perversion un regard plus fin que beaucoup de psychanalystes, c’est que chez lui cette exploration de la bassesse humaine revêt une dimension métaphysique : sous sa plume, la médiocrité n’est pas du synonyme de faiblesse ou d’idiotie, au contraire elle représente une gigantesque force spirituelle, elle est véritablement au service du Mal, « le médiocre est un piège du démon », comme on peut le lire dans le Journal d’un curé de campagne, paru en 1936. Mais c’est dix ans plus tôt, dès son deuxième roman, L’Imposture, que Bernanos sonde « les eaux dormantes et pourries de l’âme ». Il y décrit la vie intérieure des médiocres, leur orgueilleux cynisme, leur refus de voir ce qui pourtant crève les yeux, leur ingratitude effrénée, la délectation qui est la leur à l’instant où ils trahissent, leur solidarité universelle,  aussi, et surtout, surtout, leur haine patiente de toute sincérité…

Mais ce face-à-face avec la médiocrité ne nourrit pas  seulement l’œuvre romanesque de Bernanos. Elle  arme également ses textes de combat publiés à partir de 1938, date à laquelle l’écrivain catholique fait paraître Les Grands Cimetières sous la lune. Ce pamphlet magistral, vous le savez, dénonce la collusion entre l’Eglise espagnole et les crimes de Franco, et il inaugure une révolte de l’âme qui conduira Bernanos à rompre avec sa famille politique, à la fois chrétienne et monarchiste, et à observer de façon toujours plus acérée ce qu’il appelle, dans Nous autres Français, en 1939, « la part honteuse de nous-mêmes ». 

Scruter les mécanismes les plus infimes du déshonneur

Dès lors, qu’il brocarde "la déroute des consciences" chez ses anciens compagnons ou qu’il dénonce la "muette conspiration des lâches" qui fonde l’esprit de Vichy, l’écrivain ne cesse plus de scruter les mécanismes les plus infimes du déshonneur. L’enjeu d’ailleurs n’est aucunement de donner des leçons aux médiocres qui passent leur temps à ramper. Non, hier comme aujourd’hui, il s’agit simplement de ne pas détourner le regard, de nommer les choses au nom d’une certaine idée de la conscience et de la vérité. Bernanos résume les choses ainsi, et ce sera le mot de la fin : "Je ne veux pas troubler ces gens-là dans leur plaisir. Je veux simplement qu’ils soient ce qu’ils sont."

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