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Donner sa langue aux chats, c'est accepter un monde commun

Donner sa langue aux chats

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Plus le temps passe, plus nous devons prendre acte qu’observer les animaux, les regarder vivre, vivre avec eux aussi, c’est découvrir une communauté de destin.

Donner sa langue aux chats, c'est accepter un monde commun
Donner sa langue aux chats, c'est accepter un monde commun Crédits : PATRICK PLEUL / DPA / AFP - AFP

Aujourd’hui, je voudrais donner ma langue aux chats, et vous allez bientôt comprendre pourquoi, mais avant de donner sa langue au chat, c’est le jeu, il faut toujours poser une question. Alors voici : « Que se passe-t-il lorsque je me vois nu dans le regard d'un chat ? » Cette question, le philosophe Jacques Derrida l’a posée jadis dans un beau livre intitulé L’Animal que donc je suis, il en faisait le point de départ d'une réflexion sur le dépouillement de l'homme, sur sa finitude. Et Derrida en profitait pour souligner l'aveuglement de notre tradition métaphysique dite « anthropo-centrée », c'est-à-dire obsédée par la prééminence de l'humain sur les autres vivants. De fait, la pensée occidentale a longtemps défini l'animal par ce qui lui fait défaut : la raison, l'inconscient, la pudeur, le rire... Si bien que, aujourd'hui encore, notre imaginaire reste souvent dominé par la vieille conception cartésienne de « l'animal-machine », incapable d'accéder au langage, dépourvu de sentiments et de subjectivité, privé de tout droit. Or les choses sont en train de changer, notamment avec les avancées de la recherche puisqu’à lire les travaux des paléoanthropologues, des zoologues ou des éthologues, on se dit que la foi dans le « propre de l'homme » se trouve désormais soumise à bien rude épreuve, et que, plus le temps passe, plus nous devons prendre acte qu’observer les animaux, les regarder vivre, vivre avec eux aussi, c’est découvrir une communauté de destin.

L'apparente étrangeté mais un langage familier

Quand je prononce ces mots, quand j’évoque les lignes bouleversantes que Derrida consacre au chat, je me souviens de ma propre expérience, et du temps où cet animal escortait mes délires,veillait sur mon vertige. J'avais 12 ans, 40 de fièvre et deux chats aux petits soins. Dès le début de ma maladie, une très méchante scarlatine, ils ont pris place de chaque côté de mon lit, s'étirant de tout leur long pour atteindre une surface de contact optimale entre leurs corps et le mien. Ils sont restés là, de jour comme de nuit, n'abandonnant leur poste qu'en cas d'absolue nécessité. Lorsque la fièvre me submergeait, je sentais leurs petits museaux frais au creux de mon cou. Et quand la conscience m'abandonnait tout à fait, et que du fond de la nuit je déraillais à voix haute, Kornos et Bella me ramenaient à la raison par de doux ronronnements. La température dilatait le temps, elle cassait l'espace en mille morceaux, chaque sensation menaçait de tourner au cauchemar et dans ces moments-là, l'évidence s'imposait : mes compagnons s'occupaient de tout. Malgré leur apparente étrangeté, ils parlaient un langage familier, ils me comprenaient mieux que personne, ils manifestaient une authentique sympathie. Comme si la fièvre avait levé les barrières qui nous séparaient, et comme s’il était enfin possible de donner sa langue aux chats, ou plutôt de la partager avec eux dans un échange de gestes et de signes qui ne prétend pas combler la différence, ou lever le mystère, mais simplement faire droit à un monde commun.

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