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Philippe Lançon, miraculé de l’attentat contre « Charlie Hebdo », raconte dans « Le Lambeau » ce qu’il a vécu depuis janvier 2015.

"Le Lambeau", récit brûlant d'un rescapé de "Charlie Hebdo"

4 min
À retrouver dans l'émission

Le chroniqueur Philippe Lançon, grièvement blessé au visage lors de l’attaque de l’hebdomadaire satirique « Charlie Hebdo » le 7 janvier 2015, publie Le Lambeau. Jean Birnbaum évoque cet ouvrage magistral, brûlant journal de deuil.

Philippe Lançon, miraculé de l’attentat contre « Charlie Hebdo », raconte dans « Le Lambeau » ce qu’il a vécu depuis janvier 2015.
Philippe Lançon, miraculé de l’attentat contre « Charlie Hebdo », raconte dans « Le Lambeau » ce qu’il a vécu depuis janvier 2015. Crédits : Aurelien Meunier - Getty

Aujourd’hui je voudrais parler du livre de Philippe Lançon, journaliste à Libération et rescapé de l’attentat contre Charlie. Ce livre paraît chez Gallimard, il s’intitule Le Lambeau et je dois dire qu’il m’a à la fois bouleversé et plongé dans un profond désarroi, quand on fait métier de  critique on est souvent pris d’un sentiment d’imposture, mais je l’ai rarement ressenti avec autant de violence que pour Le Lambeau, je me disais, mais alors, ce texte brûlant, écrit par un homme revenu d’entre les morts, tu vas vraiment le traiter comme si l’auteur appartenait encore à notre monde ordinaire, celui des vivants rivés à leur fausse sécurité, à leur stupide insouciance ? A mesure que j’ai avancé dans le livre, il est devenu clair que c’était impossible, parce que les ponts étaient coupés.

La gueule cassée et la conscience séparée

Le Lambeau décrit ce fossé, une rupture avec le vieux monde qui n’est pas une pensée mais plutôt une vérité physiologique, surgie en deçà du langage, un essaim de sensations à même la chair. C’est le corps, cet autre moi en moi, qui est au poste de commande et trace les nouvelles lignes de front. Il y a quelques secondes encore, Lançon blaguait avec ses camarades dans les locaux sinistres d’un journal appauvri, Charlie Hebdo. Le voilà maintenant allongé au milieu des morts, la gueule cassée et la conscience séparée : désormais, ­ « celui qui n’était pas tout à fait mort » devra cohabiter avec « celui qui allait devoir survivre ».

Et parce que le seul parti encore ouvert, pour Lançon, est celui de l’absolue sincérité, ce face-à-face avec lui-même est tout sauf une partie de cache-cache. Il ne s’agit pas de minauder, mais de faire front. Avec les moyens du bord, c’est-à-dire avec les armes de la critique, cette discipline de lecture qui est aussi, quand elle se respecte, un art du tranchant. Si bien qu’entre le Lançon vivant et le Lançon revenant, le lien est assuré par les textes élus, ceux qui volent à la rescousse parce qu’on les a choisis. Tout juste défiguré par les frères Kouachi, encore assis dans une mare de sang, Lançon serre son sac contre lui « comme une petite dame inquiète ». « Dedans, dit-il, il y avait mes papiers et mes livres, il y avait donc ma vie à cet instant. »

Une méditation universelle sur notre temps, nos existences, nos aveuglements

Plus tard, avant de descendre au bloc opératoire, le mutilé lit Proust, La Recherche, les passages où le narrateur raconte la mort de sa grand-mère. Alors Lançon renoue avec ses propres souvenirs de jeunesse et rend hommage à sa mamie Marguerite, cet autre visage cassé, qui dut subir de nombreuses opérations après un accident de voiture, en 1940. On ne peut pas lire ces pages, comme toutes celles que Lançon consacre à son frère, aux policiers ou aux infirmières qui veillent sur lui, sans être envahi par des sursauts de vérité.

Philippe Lançon hisse chaque évocation intime au niveau d’une méditation universelle sur notre temps, nos existences, nos aveuglements : sa renaissance coïncide avec une nouvelle pratique d’écriture ; sa plume nous en met plein la gueule ; son visage défait exhibe tout ce que nous ne voulons pas regarder en face ; sa lucidité est une fidélité à l’enfant qu’il fut ; et ses souvenirs d’enfance ressemblent déjà à nos souvenirs de guerre.

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