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Ossip Mandelstam. Il est mort d’épuisement, presque fou. Il avait été condamné à cinq ans de camp de travail pour «"agitation et propagande antisoviétique".

Mandelstam, un poète face à Staline

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Lorsque la politique d'influence russe passe par la littérature, et le magnifique poète russe Ossip Mandelstam, une modeste maison d'édition se dresse sur sa route pour dire non.

Ossip Mandelstam. Il est mort d’épuisement, presque fou. Il avait été condamné à cinq ans de camp de travail pour «"agitation et propagande antisoviétique".
Ossip Mandelstam. Il est mort d’épuisement, presque fou. Il avait été condamné à cinq ans de camp de travail pour «"agitation et propagande antisoviétique". Crédits : Heritage Images - Getty

Il y a quelques mois, l'éditeur Antoine Jaccottet, qui dirige une petite et belle maison qui s'appelle Le Bruit du temps, Antoine Jaccottet, donc, a reçu une proposition alléchante. L’Agence fédérale russe de la presse et de la communication de masse, avait appris qu'il envisageait de publier les œuvres complètes du poète Ossip Mandelstam, et cet organisme d'Etat lui faisait donc savoir qu'il était prêt à financer intégralement ce projet. Une telle proposition s'inscrivait dans le cadre du fameux soft power russe, cette politique d'influence qui a son versant littéraire, et dont les effets sont déjà palpables aujourd’hui, alors que s'ouvre le salon Livres Paris 2018, dont la Russie est l'invitée d'honneur. Si vous vous baladez en librairie, vous aurez donc l'occasion de voir des volumes publiés par des maisons françaises et portant le logo « Bibliothèque russe », puisque tel est le nom qui a été choisi pour cette sélection de 100 ouvrages subventionnés et voués à donner une idée de la qualité et de la variété littéraire de ce pays.

Dire non aux largesses du Kremlin

Mais si certains éditeurs ont accepté de recevoir les financements russes, ce n'est pas le cas de tous. Ainsi Antoine Jaccottet a préféré publier les œuvres complètes de Mandelstam sans faire appel à la fameuse agence russe. Pourtant, sa petite maison ne roule pas sur l'or, et le projet qu’elle a porté coûte très cher, puisqu'il s'agit d'une nouvelle traduction intégrale de Mandelstam, signée Jean-Claude Schneider. « Ils avaient trop envie de mettre notre beau projet dans leur escarcelle. A nous de ne pas être dupes », nous a dit Jaccottet pour expliquer son refus de bénéficier des largesses du Kremlin. Un geste chargé de symboles, d’autant que Mandelstam est un poète qui fit face au despotisme stalinien, et qui finit par mourir sur le chemin du goulag, à 47 ans. Quatre ans auparavant, c’est-à-dire en 1934, le bouleversant Mandelstam, qu’il vous faut lire d’urgence si vous ne le connaissez pas encore, Mandelstam avait été arrêté une première fois pour avoir écrit une épigramme contre le maître du Kremlin, et je voudrais terminer en lisant ce bref poème aux puissants échos contemporains, que Mandelstam, à l’époque, n’avait pu lire qu’à une poignée d’amis. 

"Nous vivons sans sentir sous nos pieds de pays,

Et l’on ne parle plus que dans un chuchotis,

Si jamais l’on rencontre l’ombre d’un bavard, 

On parle du Kremlin et du fier montagnard, 

Il a les doigts épais et gras comme des vers, 

Et des mots d’un quintal précis comme des fers, 

Quand sa moustache rit, on dirait des cafards, 

Ses grosses bottes sont pareilles à des phares. 

Les chefs grouillent autour de lui - la nuque frêle. 

Lui, parmi ces nabots, se joue de tant de zèle. 

L’un siffle, un autre miaule, un autre encore geint - 

Lui seul pointe l’index, lui seul tape du poing.

Il forge des chaînes, décret par décret. 

Dans les yeux, dans le front, le ventre et le portrait… 

De tout supplice sa lippe se régale. 

Le Géorgien a le torse martiale ».

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