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Un ouvrier du livre dans les années 30

Ouvriers du livre : quand imprimer, c'est résister

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Aujourd’hui, beaucoup de gens, y compris dans les médias dits culturels, considèrent le livre comme un produit de luxe, voire comme un signe de distinction élitiste. Or, par le passé, le livre a aussi été tout le contraire, le support d’une quête de justice, d’égalité.

Un ouvrier du livre dans les années 30
Un ouvrier du livre dans les années 30 Crédits : A. SCHULZE / UNITED ARCHIVES/SCHULZE / MAURITIUS IMAGES - AFP

On a connu des générations de militantes et de militants ouvriers qui entretenaient un rapport à la fois évident, passionné et souvent très raffiné, à la chose écrite.

S’il fallait citer un nom, ici, on pourrait nommer Eugène Varlin, ouvrier-relieur, justement, pionnier du syndicalisme français, membre de la Première internationale, élu de la Commune de Paris, et qui fut fusillé lors de la Semaine sanglante. Eugène Varlin est l’une plus célèbres figures de ce qu’on appelle le « mouvement ouvrier »,  expression aujourd’hui quasi-désuète, mais qui aura désigné bien plus qu’un élan militant : un idéal ancré dans des gestes quotidiens, des espaces partagés, des rituels communs, une culture transmise de corps en corps, quelque chose, donc, comme une civilisation. Que cette civilisation ait été  étroitement associée au livre comme objet et comme univers de pratiques, vous le constaterez en vous plongeant dans le beau volume qui vient de paraître aux éditions Libertalia, volume intitulé Eugène Varlin, ouvrier relieur, et qui rassemble les écrits de Varlin. Lisez ces textes, dissertation de jeunesse, articles de presse ou proclamations politiques, vous verrez qu’on y croise des relieurs, mais aussi des typographes, des imprimeurs ou des libraires, voilà, les héros de cette histoire sociale sont des ouvriers du livre. 

Imprimer, la diffusion du combat contre l'injustice

A travers un tel culte de l’imprimé et du livre en particulier, le mouvement ouvrier s’est d’ailleurs inscrit dans l’héritage des Lumières et par exemple d’un Condorcet quand il disait, je cite : « L’imprimerie répand une lumière indépendante et pure ». Aux XIXe, au XXe et parfois, encore, au début du XXIè siècle, syndicalistes et militants ont perpétué cet idéal. C’est dans la société des livres qu’ils ont investi leur désir d’un monde différent. Le mouvement ouvrier, c’est (ou faut-il dire c’était ?) des femmes et des hommes convaincus que ce qui se jouait à même la page, noir sur blanc, c’était la diffusion du combat contre l’injustice, et donc le sort de l’humanité tout entière. Le mouvement ouvrier, c’était une dynamique collective étroitement liée à un moment qui associait espérance d’émancipation et puissance de l’imprimé, tract, affiche, livre, journal. Il n’y a nul hasard, dès lors, si le surgissement d’un phénomène social comme les « gilets jaunes », qui utilise essentiellement internet et Facebook, coïncide avec un moment de recul, voire de décomposition, du mouvement ouvrier, comme on l’a encore constaté lors du dernier 1er Mai. Ce n’est pas seulement une question d’idées, de revendications, de modes d’action, il y va d’un certain rapport à la feuille de combat, d’une certaine fidélité charnelle au papier engagé, et d’une confiance éperdue dans le livre non pas comme objet élitiste, mais comme outil rêvé d’une universelle émancipation.

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