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Vladimir Jankélévitch lors d'une commémoration le 24 avril 1983 à Paris, France.

Jankélévitch face à "l'élite cagoularde des beaux quartiers"

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À retrouver dans l'émission

La relecture d'illustres figures intellectuelles n'en finit pas d'éclairer l'actualité d'une lumière impitoyable. Après la profondeur de l'analyse de Bernanos, immense clinicien de la médiocrité, Jankélévitch lui, nous met en garde contre les "patriotes approximatifs".

Vladimir Jankélévitch lors d'une commémoration le 24 avril 1983 à Paris, France.
Vladimir Jankélévitch lors d'une commémoration le 24 avril 1983 à Paris, France. Crédits : Jean-Jacques BERNIER/Gamma-Rapho - Getty

La semaine dernière, j’essayais de brosser, à ce micro, un portrait de Georges Bernanos en psychologue de la lâcheté, en clinicien du déshonneur. Je faisais notamment allusion aux passages où l’écrivain catholique dénonçait la _« muette conspiration des lâches »qui avait fondé selon lui l’esprit de Vichy. Or pour Bernanos, cet esprit capitulard était d’abord le fait des élites, des élites démissionnaires. En 1942, il écrivait, je cite : « C’est l’aristocratie, la haute et la moyenne bourgeoisie française, qui vient de se rallier à la Nouvelle Europe »,_ l’Europe nazie. 

Or, au lendemain de cette chronique, je suis tombé sur un passage où le philosophe Vladimir Jankélévitch salue précisément la façon dont Bernanos brocardait la trahison des élites françaises. Je cite donc cette fois Jankélévitch : « Georges Bernanos a fustigé toute cette racaille en des pages inoubliables, qui ne sont pas simple littérature ». « Racaille », voilà un terme que l’on ne s’attend guère à trouver sous la plume de l’éminent penseur, mais on le trouve bel et bien dans un article publié en 1948 par la revue Les Temps modernes. Un texte éruptif, brûlant, l’un des rares où explose vraiment l’indignation de l’ancien résistant Jankélévitch, indignation qui pourtant irrigue souterrainement l’ensemble de son oeuvre. On peut lire cet article dans le volume aussi mince qu’indispensable qui s’intitule L’Imprescriptible. On y trouve quelques-unes des formules les plus frappantes de Jankélévitch, par exemple « Le pardon est mort dans les camps de la mort », ou encore une phrase qui nous revient aux lèvres, de plus en plus souvent, aujourd’hui, et qui s’impose  dans son impeccable tranchant : « Il ne s’agit pas d’être sublime, il suffit d’être fidèle et sérieux »

"L’élite cagoularde des beaux quartiers"

Etre sérieux, après la Libération, pour Jankélévitch comme pour Bernanos, c’était nommer coûte que coûte la jouissance obscène d’une partie de l’élite française, qui avait non seulement collaboré avec l’occupant, mais aussi épousé ses haines. Pour désigner cette élite antinationale, Jankélévitch parle de « l’élite cagoularde des beaux quartiers », et il rappelle que ces dames élégantes, ces messieurs bien mis se sentaient chez eux aux Champs Elysées, là où ils acclamèrent Daladier, en 1938, à son retour de Munich. Dans son texte de 1948, pour évoquer la célèbre avenue, Jankélévitch parle du reste des « Champs-Elysées cagoulards ».

Sept décennies plus tard, alors que des groupuscules antirépublicains rêvent à nouveau d’embraser les Champs Elysées en confisquant la colère sociale, on se demande si leur action prétendument populaire ne rencontre pas d’abord la nostalgique bienveillance d’une certaine élite, celle dont Jankélévitch disait qu’elle était peuplée de « patriotes approximatifs », professeurs de confusion voués à devenir profiteurs de honte.

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