LE DIRECT
Pour oublier la twitterisation du débat intellectuel

Pour oublier la twitterisation du débat intellectuel

3 min
À retrouver dans l'émission

Twitter est le lieu où les échanges sont si bruyants qu'ils couvrent finalement toute possibilité de parole authentique, où le règne de la mauvaise foi est absolu. La découverte d'un recueil de correspondances rappelle que la polémique peut s'inscrire dans une dramaturgie de la sincérité.

Pour oublier la twitterisation du débat intellectuel
Pour oublier la twitterisation du débat intellectuel Crédits : Colin Anderson Productions Pty Ltd - Getty

Aujourd’hui je voudrais revenir sur l’état du débat intellectuel, pour évoquer un phénomène inquiétant, qu’on pourrait appeler la crise de la sincérité. Cette crise coïncide avec le déchaînement du bruit, d’un bruit si véhément qu’il interdit toute parole authentiquement adressée. En l’espèce, les réseaux sociaux et leurs puissants hauts-parleurs servent seulement d’amplificateur. Sur Twitter, la mauvaise foi fait écho à la mauvaise foi, on ne s’entend plus et, accoutumés à ce vacarme, nous le remarquons à peine. Sauf quand, par miracle, au milieu du brouhaha, un dialogue fait comme effraction, une voix se fraye un chemin vers une autre voix.

"À l'écoute du son des âmes"

Ce sentiment d’exception, je l’ai éprouvé, tout récemment, non pas en me connectant à Twitter mais en ouvrant un livre, en occurrence la belle correspondance publiée par les éditions du Cerf sous le titre Un catholique n’a pas d’alliés. Ce volume rassemble des lettres signées François Mauriac, Paul Claudel, Georges Bernanos et Jacques Maritain. Quatre écrivains ayant en commun une même façon de se mettre, justement, "à l’écoute du son des âmes", selon l’expression qu’utilise l’admirable Raïssa Maritain, épouse du philosophe Jacques Maritain - lequel joua, comme vous le savez, un rôle de sentinelle politique parmi les intellectuels catholiques, en particulier durant l’entre-deux-guerres. C’est cette haute figure qui se tient au centre de la correspondance, les trois autres auteurs gravitant autour de Maritain, de ce "doux Maritain", auquel ils expédient des mots qui, eux, ne sont pas toujours très doux.

Une tendre frontalité

Car sincérité ne signifie pas mièvrerie. Au contraire, c’est parce que l’échange de lettres fonde un lieu de franchise qu’il exige une tendre frontalité. Surtout quand vient l’heure de trancher dans le vif de l’histoire. Or la période qu’embrasse cette correspondance est scandée par les choix douloureux, autour de l’Action française, de la guerre d’Espagne et de la Seconde Guerre mondiale. 

Mais Maritain se tient sans cesse au-dessus de la mêlée, malgré les coups reçus. Dans un courrier à Mauriac, par exemple, il écrit à propos de Bernanos :

Ses calomnies même me laisseraient assez indifférent, si je ne souffrais de la peine très profonde qu’elles ont faite à Raïssa, et de ce sentiment très particulier d’éprouver qu’on est l’objet d’une haine profonde et vivace. Ça fait un drôle d’effet, surtout à un philosophe que son état porte à essayer tout de suite d’entrer, pour le mieux comprendre, dans l’esprit de l’objectant.

Une dramaturgie de la sincérité

Voilà. Cette obstination à comprendre n’implique nulle complaisance mais plutôt une intraitable bienveillance, comme on le vérifiera en lisant cette correspondance. S’y plonger, c’est redécouvrir un théâtre épistolaire qui ancre la scène polémique dans une dramaturgie de la sincérité. C’est redécouvrir, surtout, des lettres qui n’ont pas seulement valeur de trace historique, mais qui peuvent réarmer spirituellement, ici et maintenant, quiconque répugne à la twitterisation du débat intellectuel.

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......