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Ventes d'objets liés consacrés à Louis-Ferdinand Céline à l'hôtel Drouet, à Paris, en 2011.

Affaire Céline : les faux amis de la littérature

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Depuis le début de la polémique sur l'éventuelle réédition chez Gallimard des pamphlets de Céline, tout le monde ou presque semble d'accord sur le fait que pour éditer ses textes pronazis mieux vaudrait s'en remettre à des historiens plutôt qu'à des spécialistes de la littérature.

Ventes d'objets liés consacrés à Louis-Ferdinand Céline à l'hôtel Drouet, à Paris, en 2011.
Ventes d'objets liés consacrés à Louis-Ferdinand Céline à l'hôtel Drouet, à Paris, en 2011. Crédits : LIONEL BONAVENTURE - AFP

Une menace de mort pèse aujourd'hui sur la littérature. Mais avant d'en venir précisément à cette menace, je voudrais donner quelques clefs de compréhension en citant une tribune qui était parue dans le « Monde des Livres » il y a juste trois ans, un texte signé Marie Gil, où elle rappelait qu'il fut un temps où la littérature était tout, la pensée, l'art et la vie. Or, aujourd'hui, déplorait Marie Gil, ce n’est plus le cas, et ce texte hardi exhibait donc un paradoxe, à savoir que les gens qui prétendent défendre la littérature en l’isolant pour  la mettre sur un piédestal finissent en réalité par l'abaisser. 

L'arrêt de mort de la littérature ?

Or, et voilà où je voulais en venir, nous assistons ces jours-ci à une controverse qui illustre parfaitement cette menace, celle autour des pamphlets de Céline et de leur éventuelle réédition chez Gallimard, bien sûr. Car depuis le début de ce débat, tout le monde ou presque semble tomber d'accord sur au moins un point : il y aurait d'un côté le Céline écrivain et de l'autre le Céline pamphlétaire, et pour éditer ses textes pronazis mieux vaudrait s'en remettre à des historiens plutôt qu'à des spécialistes de la littérature, comme si la littérature devait se cantonner aux domaines du style et du beau. C'est la romancière et essayiste Tiphaine Samoyault qui dénonce aujourd’hui cette dangereuse répartition des rôles. Je cite Samoyault : « Cette idée que la littérature et le discours sur elle relèvent exclusivement du jugement esthétique est une manière aussi certaine de signer leur arrêt de mort que le ferait à mon sens la réédition des pamphlets (qui sont loin aujourd’hui d’être des textes introuvables pour qui voudrait s’informer). Penser que le travail de la langue est dissociable d’une réflexion sur le réel et les discours dénie à la littérature tout impact sensible et politique sur le monde. Elle ne vaudrait pas alors une heure de notre peine ».

La littérature ne peut pas être déclarée irresponsable

Ainsi donc, s’il y a déjà une leçon à tirer de cette affaire, c’est qu'elle devrait nous vacciner contre le réflexe compulsif qui fait grimacer les faux amis de la littérature, quand ils ont entre les mains un roman structuré par une vision idéologique du monde, et qu’ils se croient autorisés à prononcer, avec un air très malin, des phrases du type : « non, mais faut pas oublier que ça n’a rien de politique, c'est de la li-té-ra-ture ». En réalité, prononcer ce type de généralité satisfaite, ce n’est pas  valoriser la littérature, c’est la vider de son sens et l’humilier.La littérature ne peut pas être déclarée irresponsable, elle est comptable de ses actes, elle est même le plus sérieux, le plus solide, le plus souverain des actes. En 1937, quand Céline publia Bagatelles pour un massacre, l’extrême droite ne s’y était pas trompée. Dans le journal de L’Action française on pouvait lire ces lignes : « A côté de ce bouquin fébrile et débridé, La France juive de Drumont est un verre d’eau de fleur d’oranger (…). Ce livre est un acte et qui aura peut-être un jour de redoutables conséquences ». Fin de citation. Toute la question, aujourd’hui, évidemment, est  de savoir si ces « redoutables conséquences » appartiennent au passé.

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