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Paul Otchakovsky-Laurens, le directeur et fondateur de la maison d'édition POL, pose, le 10 septembre 2001 dans ses bureaux à Paris.

D'Orwell à POL, "dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre"

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L'écrivain et l'éditeur mort récemment faisaient coïncider confiance et exigence, tous deux savaient que le respect du lecteur, ce n’est pas la flatterie, la démagogie, mais bien plutôt la promesse de le surprendre, de le grandir.

Paul Otchakovsky-Laurens, le directeur et fondateur de la maison d'édition POL, pose, le 10 septembre 2001 dans ses bureaux à Paris.
Paul Otchakovsky-Laurens, le directeur et fondateur de la maison d'édition POL, pose, le 10 septembre 2001 dans ses bureaux à Paris. Crédits : ERIC FEFERBERG - AFP

Lundi dernier nous étions nombreux au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, pour les obsèques de l’éditeur Paul Otchakovsky-Laurens, ce fut un rassemblement très ému, très juste, son ami et plus proche collaborateur Jean-Paul Hirsch, notamment, a évoqué avec beaucoup de sensibilité et de tact l'homme qu'était Paul, sa joie de partager les textes, sa façon tendre et pugnace d'escorter les auteurs, et de leur faire confiance. 

J'ai été frappé par ce motif de la confiance qui courait à travers cet hommage, la confiance de POL à l'égard des auteurs, des traducteurs, des libraires, sa confiance, surtout, dans les lecteurs, une confiance d'autant plus grande qu'elle était sans complaisance. Je cite Jean-Paul Hirsch, donc, s'adressant à POL, au présent : "Tu aimes les projets impossibles, tu aimes défier les lois de la pesanteur, en publiant des premiers romans de plus 600 pages refusés par beaucoup. Tu aimes aller contre la logique du profit, tu as repris pour toi cette phrase ‘un éditeur est celui qui publie des livres que les lecteurs ne veulent pas lire."

D'Orwell à POL, une exigence nécessaire au service de la confiance

Voilà où je voulais en venir, oui, car cette phrase m’a fait penser à une autre, qui dit aussi la nécessaire exigence sans laquelle il n’y a pas de confiance possible. Je pense à une chronique de George Orwell, ces fameuses chroniques publiées par l'écrivain socialiste au milieu des années 1940, dans ce journal de gauche qui s’appelait Tribune. Ces chroniques ont été rassemblées naguère par les éditions Agone, lisez-les et verrez qu’Orwell y ménage rarement ses lecteurs. Ainsi, le 5 mai 1944, Orwell annonce que le journal dévoilera plus tard les résultats du concours de nouvelles qu’il a organisé. Il dit ceci : "J’exposerai mes idées sur la nouvelle anglaise une autre fois, mais je dois dire tout de suite que la grande majorité des cinq ou six cents nouvelles que nous avons reçues étaient, selon mon opinion, très mauvaises". Voilà, je m’arrête là, rien qu’en entendant ces mots vous réalisez combien une telle adresse aux lecteurs serait inimaginable à notre époque, où beaucoup d’éditeurs et de journalistes passent leur temps à se demander ce que les lecteurs voudraient lire, ce qui leur ferait plaisir, ce qui les chatouillerait agréablement, bref ce qu’ils vont encore plus liker demain parce qu’ils kiffent déjà aujourd’hui. Orwell, jadis, dans ses chroniques, comme POL, tout récemment encore, à travers ses livres, ont envisagé les choses autrement : "dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre", tel était le mot d’ordre d’Orwell ; "éditer les livres que les lecteurs n’ont pas envie de lire", voici le slogan que reprenait POL. Tous deux faisaient coïncider  confiance et exigence, tous deux savaient que le respect du lecteur, ce n’est pas la flatterie, la démagogie, mais bien plutôt la promesse de le surprendre, de le grandir, quitte, parfois, à refuser de le caresser dans le sens du poil. Bref, ce qu’Orwell nommait une "franchise simple et commune". 

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