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Le "Portrait de l'artiste avec un ami" (datant de  la période 1518-1520) est exposé au musée du Louvres

La crise de l'amitié parmi les intellectuels

4 min
À retrouver dans l'émission

Les intellectuels ont de plus en plus de mal à maintenir entre eux de véritables liens d'amitié, de ceux qui impliquent non seulement l'affection mais aussi la franchise la plus exigeante.

Le "Portrait de l'artiste avec un ami" (datant de  la période 1518-1520) est exposé au musée du Louvres
Le "Portrait de l'artiste avec un ami" (datant de la période 1518-1520) est exposé au musée du Louvres Crédits : Raphaël

Aujourd'hui, je vais vous parler de l'amitié dans le milieu intellectuel. Ou plutôt de la crise de l'amitié parmi les intellectuels, chez les femmes et les hommes dont la vie est structurée, disciplinée par les idées, et qui ont de plus en plus de mal, semble-t-il, à maintenir entre eux des liens d'amitié, quand je dis amitié ici je veux parler d'une relation qui implique non seulement l'affection mais aussi la franchise la plus exigeante, celle qui considère que tenir à quelqu’un, c'est l'estimer assez pour lui dire les choses.

Je pense à ces anciennes correspondances entre intellectuels, par exemple aux courriers magnifiques que s’échangeaient Walter Benjamin et Gershom Sholem dans les années 1930 (Théologie et utopie. Correspondance, Ed. de l’Eclat, 2011), où les deux philosophes s'adressaient l'un à l'autre avec une rudesse d'autant plus libre qu'elle était nourrie par une immense tendresse. Il est difficile de lire ces lettres sans éprouver une certaine nostalgie…

Notre temps est celui de la molle dérobade

Je n’ai pas fait d’étude statistique, bien sûr, mais depuis des années, j’ai pris l’habitude de demander aux intellectuels que je rencontre s'ils osent expédier ne serait-ce que quelques remarques critiques à leurs chers collègues, quand ceux-ci leur envoient un livre. Or la plupart du temps ils me répondent que non, qu'ils ne disent guère ce qu'ils pensent vraiment des textes en question, ils ont peur de vexer, de paraître violents, méchants. Comme si le simple fait d’ouvrir un échange critique impliquait nécessairement d’entrer dans une spirale du ressentiment et des représailles. Voilà pourquoi, comparé à l’époque des grandes correspondances frontales entre intellectuels, notre temps apparaît souvent comme celui de la molle dérobade, de la déférence pateline…

Dans une large mesure, cela a toujours été comme ça. Et pour au moins une bonne raison, c'est que le champ intellectuel a toujours été un champ de bataille, Pétrarque, déjà, évoquait une « arène poussiéreuse et bruissante d'injures ». Quand on se retrouve au milieu de cette arène féroce, on se sent vulnérable, on a davantage besoin d'alliés conciliants que d'amis intraitables, et on hésite souvent à se fâcher avec les quelques personnes sur qui on peut compter.

L'amitié comme endurance

Pourtant, quiconque a mis les pieds dans cette arène intellectuelle sait qu’une force et une seule peut lui éviter d’y perdre son âme : la force d’une amitié vraie, autrement dit d’une inflexible tendresse, d’une bienveillance qui vous protège précisément parce qu’elle ne vous loupe pas. Cette amitié-là est plus qu’une idée, une pratique qui exige de l’endurance, une forme d’héroïsme, même, que résumait bien l’historien résistant Marc Bloch quand il notait, en 1940, et j’aime cette formule admirable : « Que chacun dise franchement ce qu’il a à dire, la vérité naîtra de ces sincérités convergentes ».

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