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Laurent Delahousse et Emmanuel Macron

Quand le journalisme rampe debout

4 min
À retrouver dans l'émission

L'interview déambulatoire du président de la République Emmanuel Macron par Laurent Delahousse, loin d'être révolutionnaire, renouait avec un certain esprit de l'Ancien Régime.

Laurent Delahousse et Emmanuel Macron
Laurent Delahousse et Emmanuel Macron Crédits : France 2 - AFP

Aujourd'hui je voulais revenir  sur l'interview d'Emmanuel Macron qui a été diffusée dimanche sur France 2. Comme vous le savez, lors de cet entretien, l’intervieweur a interrogé le président de la République tout en marchant, si bien que beaucoup de commentateurs ont cru devoir souligner la puissante nouveauté de cette interview, célébrant la formidable modernité d'un dispositif qui aurait ringardisé les manières du vieux monde journalistique. 

A la réflexion, pourtant, il aurait été beaucoup plus opportun de dire que cette séquence, loin d'être révolutionnaire, renouait avec un certain esprit de l'Ancien Régime. Ainsi le véritable exploit de l'intervieweur, lors de cette déambulation si complaisante avec Macron, ce ne fut pas de questionner en marchant, mais de ramper debout. Loin d’inaugurer une ère nouvelle, ce moment renouait donc avec les courbettes de jadis. Disant cela, je pense à un bref texte publié au XVIIIè siècle par le baron d'Holbach, philosophe et ami de Diderot, ce texte retrouve chaque jour, désormais, une actualité plus intense, il est disponible en poche chez Allia et s’intitule Essai sur l'art de ramper à l'usage des courtisans. Citons un premier passage : «Il est quelques mortels qui ont de la roideur dans l'esprit, un défaut de souplesse dans l'échine, un manque de flexibilité dans la nuque du cou ; cette organisation malheureuse les empêche de se perfectionner dans l'art de ramper et les rend incapables de s'avancer à la Cour.»

Agitation couchée, bougisme servile

Au contraire, l’avantage de tous ceux qui ont l’échine souple, c’est leur agitation couchée, ce bougisme servile et d’autant plus efficace que le courtisan n’a aucune suite dans les idées. Citons encore d’Holbach : « Un courtisan ne doit jamais avoir d’avis, il ne doit avoir que celui de son maître ou de son ministre, et sa sagacité doit toujours le lui faire pressentir (…) Un bon courtisan ne doit jamais avoir raison, il ne lui est point permis d’avoir plus d’esprit que son maître ou que le distributeur de ses grâces, il doit bien savoir que le Souverain et l’homme en place ne peuvent jamais se tromper »

Voilà, celui qui se déplace aux côtés du pouvoir en place n’est nullement plus moderne que celui qui lui fait face. Dans une République aux fortes tendances monarchiques, et quand un président comme Macron se met à dire « mon peuple » pour désigner les citoyens français, la démocratie exige un journalisme vertébré, un journalisme à la nuque raide, qui exerce son esprit critique à la façon des Lumières et du baron d’Holbach, c’est-à-dire comme on fait de l’éducation physique. Cela implique d’en finir avec une conception infantile de l’objectivité qui masque trop souvent une pure et simple servilité. Comme l’affirment Bill Kovach et Tom Rosenstiel, deux grandes figures de la presse américaine, dans leur livre Principes du journalisme, « la crise que connaît notre culture, et notre journalisme, est liée à l’effondrement des convictions ». Ils ont bien raison, et l’urgence est de surmonter collectivement cette crise, bien au-delà de tel ou tel cas individuel, faute de quoi c’est la démocratie elle-même qui sera bel et bien en marche, oui, mais vers un périlleux, un féroce aplatissement.

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