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Séance d'entraînement au krav maga de la "Piranha team", au Brésil, à destination des groupes LGBT

Quand les opprimés rendent coup pour coup

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À retrouver dans l'émission

Dans un livre important, la philosophe Elsa Dorlin retrace la violence que les opprimés ont déployé face à leurs oppresseurs, depuis la résistance des esclaves de Saint-Domingue jusqu'aux arts martiaux pratiqués par les féministes britanniques.

Séance d'entraînement au krav maga de la "Piranha team", au Brésil, à destination des groupes LGBT
Séance d'entraînement au krav maga de la "Piranha team", au Brésil, à destination des groupes LGBT Crédits : TASSO MARCELO - AFP

Tout récemment le quotidien Ouest-France nous apprenait que le 25 novembre, à l’occasion de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, elles étaient une quarantaine à se rassembler dans un dojo de Plougoumelen, en Bretagne, pour participer à un stage de krav maga. De fait, cette technique de combat permet d’acquérir quelques gestes utiles si l’on veut prendre au sérieux, et à la lettre, le mot d’ordre « balance ton porc » : il s’agit de bien placer son genou pour que celui du monsieur touche terre… L’objectif est évidemment d’apprendre à se battre mais aussi, et surtout, de désapprendre à ne pas se battre. De se forger une autre conscience de soi, et de s’inscrire dans la longue lignée de ces corps longtemps habitués à être des proies, qui soudain se cabrent et contre-attaquent.

L'autodéfense des opprimés

Eh bien, le krav maga aujourd'hui pratiqué par les femmes en Bretagne et ailleurs en France est une méthode qui fut inventée pour protéger d’autres corps désarmés. En effet, Imi Lichtenfeld, son créateur, qui la formalisa au sein de l'armée israélienne dans les années 1940, était né à Budapest, et il héritait des pratiques de boxe à mains nues élaborées par les groupes d’autodéfense qui avaient tenté de protéger les juifs d’Europe centrale contre les milices fascistes. Ainsi le geste d'autodéfense rayonne bien au-delà de telle ou telle identité. Les réflexes des opprimés se transmettent de corps en corps, ils se propagent peau à peau : dans l’Amérique des années 1960, les mouvements d’autodéfense noirs fondés par les Black Panthers, qui inspireront plus tard les patrouilles LGBT, rendront eux-mêmes hommage aux insurgés du ghetto de Varsovie. C'est ce que rappelle la jeune philosophe Elsa Dorlin dans un livre important paru chez Zones et qui s'intitule Se défendre. Une philosophie de la violence.

Vérité charnelle de la politique

Cette aventure de l'autodéfense, Elsa Dorlin la porte comme on porte une espérance ou un enfant : avec une sollicitude farouche, une tendresse à l’affût. Elle la prend en charge en tant que philosophe qui a beaucoup travaillé sur l’articulation entre sexisme et racisme. Mais aussi en tant que femme, qui sait d’expérience que la question de l’autodéfense oblige à penser ce qui se joue « dans l’intimité d’une chambre à coucher, au détour d’une bouche de métro, derrière la tranquillité apparente d’une réunion de famille… ».

Du même coup, Dorlin peut en revenir à la vérité charnelle de la politique, elle peut décrire les données immédiates de toute conscience traquée : insécurité de tous les instants, état d’alerte permanent, « chimie de la peur »… Retracer la violence que les opprimés ont déployé face à leurs oppresseurs, depuis la résistance des esclaves de Saint-Domingue jusqu'aux arts martiaux pratiqués par les féministes britanniques, c'est construire ce qu’on pourrait nommer une philosophie à mains nues, une pensée qui éclaire la façon dont le pouvoir domestique les corps, mais aussi, et surtout, le brusque sursaut des corps qui se libèrent.

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