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Le philosophe et sociologue Raymond Aron en 1983 sur Antenne 2.

Raymond Aron, la radicalité de la nuance

4 min
À retrouver dans l'émission

En ces temps où chacun semble désirer des ennemis plutôt que des contradicteurs, il faut se blottir dans l’œuvre de ce spectateur engagé qui n’a pas cessé d’explorer les failles des démocraties.

Le philosophe et sociologue Raymond Aron en 1983 sur Antenne 2.
Le philosophe et sociologue Raymond Aron en 1983 sur Antenne 2. Crédits : GEORGES BENDRIHEM - AFP

La semaine dernière, j’évoquais ici même ce qu’on pourrait appeler la « twitterisation » de ce débat intellectuel désormais envahi par ce qu’il y a de pire sur les réseaux sociaux, et d’abord par ce durcissement des échanges qui fait que chacun semble désormais privilégier le pugilat sur le débat, et désirer des ennemis plutôt que des contradicteurs. L’autre jour, je parlais de tout cela avec le sociologue Luc Boltanski, que j’admire beaucoup, je lui disais qu’au milieu de ce brouhaha, j’aimais me réfugier dans les textes d’un penseur dont l’ouverture d’esprit et la force vulnérable mettent aujourd’hui du baume au coeur, et je veux parler de Raymond Aron. Donc, je disais cela à Luc Boltanski, « qu’est-ce que ça fait du bien de lire Aron en ce moment », et j’ai été très heureux d’entendre Boltanski me répondre : « Ah, bah moi aussi, je lis Aron ces jours-ci ».

Attiser les haines ou éclairer les esprits ?

     Alors, je pense effectivement que nous devons être quelques-uns, quelques-unes aussi, à nous blottir dans l’œuvre de ce spectateur engagé qui n’a pas cessé d’explorer les failles des démocraties, et qui a su conjuguer les réflexions les plus ambitieuses et l’attention à l’actualité la plus brûlante. Ce grand critique du totalitarisme, qui ne cessa de dénoncer la complaisance des clercs à l’égard du stalinisme. Il disait : « est-il si difficile, pour de grands intellectuels, d’accepter que 2 et 2 font 4 et que le goulag ce n’est pas la démocratie ? ». Cet esprit libre déplorait que tant d’intellectuels deviennent des « délégués à la propagande » nourrissant une « guerre civile froide », c’est-à-dire des prêcheurs violents qui préféraient attiser les haines plutôt que d’éclairer les esprits. 

L'héroïsme de la raison

     A cette hargne zélée, Raymond Aron opposait une autre radicalité, la radicalité de la nuance, cette radicalité que certains voudraient faire passer pour un idéalisme mou, une morale bien-pensante, mais qui engage en réalité une pratique du doute, de la critique et de la liberté, un héroïsme de la raison. Aron n’était pas de ceux qui prétendent détenir la vérité absolue, il suffit d’ailleurs d’écouter ses cours à la Sorbonne, des cours diffusés naguère sur France Culture, pour constater qu’il passait son temps à dialoguer avec ses étudiants, à prendre en compte leurs objections, à leur prêter attention : « Il va de soi que j’essaierai de ne choquer personne », leur disait-il, attentif à leur transmettre une méthode d’autant plus efficace qu’elle résiste aux schémas simples, qu’elle prend à bras le corps l’incertitude, bref, qu’elle a le courage de la prudence. Cette radicalité de la nuance, pour Aron, ne fondait pas seulement une éthique du débat intellectuel. A ses yeux, elle devait aussi assurer aux démocraties, par-delà leurs limites, leurs failles, quelque chose comme un avenir : « Je commencerai pas une confession, disait Aron en 1939 : je crois à la victoire finale des démocraties, mais à une condition, c’est qu’elles le veuillent ».  

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