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Michel Leiris en 1950
Épisode 4 :

L'art de Leiris

58 min
À retrouver dans l'émission

Clôturons cette série consacrée à l’auteur de « L’âge d’homme » avec une danse : celle de la langue de Michel Leiris, dont les mots odorants et bien en chair tanguent, biffurent et se déhanchent.

Michel Leiris photographié en février 1988
Michel Leiris photographié en février 1988 Crédits : Louis Monier pour l'agence Gamma-Rapho - Getty

Pour le dernier épisode de cette série consacrée à Leiris, Matthieu Garrigou-Lagrange reçoit en première partie Julie Lambilliotte, romancière et autrice d’une thèse de doctorat sur La question de l’écriture chez Michel Leiris. Quant à la seconde partie de l'émission, c'est Pierre Vilar, connu pour avoir collaboré à l’édition de la Pléiade de La Règle du jeu de Michel Leiris et établi l’édition de ses Écrits sur l’art  (CNRS Éditions, 2011), qui nous offre sa compagnie. 

Chez Leiris, les mots tanguent ainsi que des corps. Il les rêve ainsi : en chair vivante et non en « lettres mortes ». Son rapport aux mots est sensuel. Ces derniers prennent entre ses mains une consistance, une odeur, une couleur. 

La langue de Leiris est l’une des plus belles du XXe siècle.  L’écriture de Leiris est magnifique. Je partage avec lui une fascination totale pour le fonctionnement de la langue, ce qu’il appelle l’effet de langage. Plus que des choses qu’il aurait à dire, c’est plutôt l’instrument lui-même, la langue elle-même, cette matière-là qui le fascine, et les rapports entre les mots. L’un de ses textes majeurs est _Langage tangage : ou ce que les mots me disen_t. Quel que soit l’épisode qu’il raconte, on ne peut oublier la langue en train de se faire dans son écriture. Il y a chez Leiris une matérialité, une épaisseur de la langue qu’on trouve chez peu d’auteurs. (Juliette Lambilliotte)

Entre désir et envies de violence, Leiris entretient avec les mots une relation ambivalente, de l’ordre du jaillissement, de l’érotisme, de la danse folle des corps, de la musique. On songe alors au jazz, qu’aimait tant l’écrivain et ce dans ses formes les plus contemporaines : le jazz d’Archie Shepp, celui de Ted Joans... Dans Biffures, il avoue être touché par cette musique « comme si c’était cela [son] vrai folklore ». Il en raconte l’apparition au détour de L’Âge d’homme, une année environ avant la fin de la guerre. Le jazz surgit alors comme un « futur signe de ralliement, un étendard orgiaque, aux couleurs du moment ». Il écrit encore : « [Le jazz] agissait magiquement, et son mode d’influence peut être comparé à une possession ». C’est cette musique qui le mène « jusqu’en Afrique et par-delà l’Afrique, jusqu’à l’ethnographie » selon ses propres mots. 

Leiris est, parmi les surréalistes, l’un de ceux qui s’intéressent le plus au jazz. Il est toujours à l’écoute de l’autre, de la musique des autres, de l’altérité. Et puis il y a ce rapport évident entre le jazz et la danse, la transe, l’érotisme. C’est quelque chose qui le fascine d’emblée et le mettra sur la voie de l’Afrique et l’ethnographie. C’est par le jazz qu’il arrive à l’Afrique et non le contraire. (Juliette Lambilliotte)

En dépit de cette nature concrète qu’il tente de conférer aux mots, et qui serait celle du corps, de la physiologie, Leiris se sent dans l’écriture comme en deçà de la vie, et même, comme à rebours d’une vie héroïque. Dans le célèbre texte publié en ouverture de L’Âge d’homme, intitulé De la littérature considérée comme une tauromachie, il couche un souvenir signifiant, celui de la ville du Havre détruite par les bombardements et de sa pensée à la vue de ce spectacle mortifère : face à la marche de l’histoire, sa petite littérature de confession constitue bien peu de choses. Lui rêve d’une littérature comme d’un acte de courage. Le plus grand d’entre eux serait celui du torero qui « verse le sang et risque sa propre vie ». Il n’aime rien tant que la corrida. Devant ce spectacle sanglant, il a le sentiment, davantage qu’au théâtre, « d’assister à quelque chose de réel : une mise à mort, un sacrifice, plus valable que n’importe quel sacrifice proprement religieux » ainsi qu’il l’écrit dans L’Âge d’homme. 

Avec l’écriture, il est dans cette justesse, dans cette prise de risque, dans ce danger qu’il y a à être au plus près de ses défaillances et de ses failles, et donc dans une authenticité qu’on peut rapprocher de celle du torero. (Juliette Lambilliotte)

En 1951, Leiris rédige pour le film documentaire de Pierre Braunberger un texte intitulé La course de Taureaux, qui se veut unmanifeste en faveur de la corrida alors interdite sur le territoire français. Sous la houlette d’André Castel, Leiris découvre les « terres à taureaux » de Camargue, rencontre des toreros et des aficionados... Il publiera par la suite Miroir de la tauromachie. La beauté et l’érotisme prêtés par Leiris à la corrida questionnent à l’heure où le sujet du bien-être animal occupe davantage de place dans le débat public. Cette passion violente étonne également de la part d’un homme somme toute timide, toujours vêtu de tweed, et qui pourtant aspirait à quelque chose de mortifère, dans la vie comme dans l’écriture. Ambivalent, Leiris ; difficile à cerner, et encore davantage à résumer d’un mot, car l’on ne saurait réduire un homme à un unique trait de caractère, à une unique passion, toute ambivalente soit-elle. Voilà pourquoi il est nécessaire de lire son œuvre, et de la lire encore sans s’en faire une image fixe, mais en épousant cette vision qui tangue, danse, se meut, tant et si bien que l’œil ne s’y accommode jamais, et toujours doit y revenir avec un regard neuf. 

Michel Leiris, c’est aussi un regard sur l’art : des années 1920 aux années 1980, l’écrivain et poète a vécu dans la proche familiarité des ateliers et galeries des peintres les plus reconnus de son époque — Masson, Giacometti, Picasso, Bacon. Pierre Vilar nous mène dans cette seconde partie d’émission à la découverte de Leiris, amoureux des beaux-arts et collectionneur d'images.

Avec la revue Documents (revue dirigée par Bataille et rééditée aujourd’hui sous la direction de Jean Jamin), Leiris s’affirme comme critique d’art. Son culte des images est d’abord littéraire, toutefois. Dans son œuvre s’enchâssent les tableaux de son musée imaginaire : ceux d’André Masson, Picasso et Bacon, entre autres. 

Leiris a constitué toute sa vie une sorte de collection, de dépôt d’images dont on peut faire une histoire — de l’art. Dans L’Âge d’homme, il emploie ainsi comme point de départ le tableau de Cranach, Lucrèce et Judith, pour réorganiser sa mémoire d’enfance, d’adolescence, de jeunesse, et écrire son autoportrait. Ces deux images en diptyque que sont celles de Lucrèce et Judith lui parlent parce qu’elles constituent deux types de rapport aux femmes, au désir et au monde. (Pierre Vilar) 

Parmi les tableaux qui occupent Leiris, le Lucrèce et Judith de Cranach occupe une place particulière. Fasciné par cette œuvre réunissant la figure du sacrifice de soi — Lucrèce — et celle du sacrifice de l’autre —Judith —, Leiris en parlera dans L’Âge d’homme

Cet homme qui est un homme de langue, qui a plus qu’un autre le sens du signifiant graphique et phonique est en permanence hanté par des images, des images de l’enfance : sa mère autour d’un poêle, ses souvenirs de lecture de l’Histoire sainte illustrée, la couverture de Quo Vadis, etc. C’est avec la somme de ces images que se fait l’autobiographie, comme elle s’est faite avec la somme des images qu’il a pu recevoir des peintres et sculpteurs. (Pierre Vilar)

Notons encore sa passion pour les sculptures de Giacometti, ou bien encore l’œuvre de Marcel Duchamp, sur qui il écrit dans « Miroir de la peinture ». Enfin, Leiris était un grand admirateur de Goya, peintre de la tauromachie, comme lui-même en était l’écrivain.

MUSIQUE GÉNÉRIQUE (début) : Panama, de The Avener (Capitol)

MUSIQUE GÉNÉRIQUE (fin) : Nuit noire, de Chloé (Lumière noire)

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