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Pierre Guyotat après avoir reçu le Prix Médicis pour son roman "Idiotie" en 2018 à Paris.
Épisode 4 :

Lire Guyotat

58 min
À retrouver dans l'émission

La littérature de Pierre Guyotat dérange ; dérange le langage, la morale, exhibe les éléments refoulés par l’inconscient collectif comme on retourne une pierre sous laquelle grouille une faune ombreuse. Retour sur deux œuvres symboliques de cet état de fait : «Le Livre» et «Prostitution».

Pierre Guyotat à l'exposition "La matiere de nos oeuvres" organisée autour de son oeuvre à la galerie Azzedine Alaia Gallery en 2016
Pierre Guyotat à l'exposition "La matiere de nos oeuvres" organisée autour de son oeuvre à la galerie Azzedine Alaia Gallery en 2016 Crédits : Bertrand Rindoff Petroff - Getty

Accompagnés par le philosophe et romancier Tristan Garcia ainsi que par l’écrivain et essayiste Michaël Ferrier, qui nous parleront en particulier du Livre et de Prostitution, Matthieu Garrigou-Lagrange poursuit son chemin de traverse sur les traces de Pierre Guyotat.

Le Livre ; ce titre en lui-même a quelque chose d’écrasant, dans cette manière si simple et pourtant totalisante qu’il a de se définir par l’acte d’écriture, dans la référence implicite également à la Bible dont on connaît le célèbre paraphe : «Au commencement était le verbe». Tristan Garcia revient aujourd’hui sur cette œuvre avec laquelle Guyotat ambitionnait de retracer l’épopée de la France du XXe siècle — mais selon les contraintes contemporaines, car la nation ne constitue plus alors l’origine et la fin de l’épopée, de même qu’il n’est plus possible de chanter les hauts faits des dieux et prophètes. Qu’à cela ne tienne : Guyotat aspire pour sa part à écrire une épopée ouverte au monde, et non plus circonscrite à la nation, une épopée qui ne soit plus l’affaire des empereurs, des rois, des généraux, mais celle d’humbles serviteurs, des esclaves, des réfugiés, des prostitués  ; une histoire à rebours de l’époque contemporaine (celle de la décolonisation) jusqu’à l’apparition du « vrai homme »… Le Livre est un échec public à sa sorte. Qualifié d’illisible, il témoigne d’une descente de Guyotat dans la langue jusqu’à la déstructuration. «La langue française est intouchable, déclarera plus tard l’écrivain, peut-être parce qu’on a peur qu’elle soit détruite.»

Avec Le Livre, Guyotat avait pour vocation de descendre, comme aux enfers, dans l'histoire humaine ; d'aller jusqu'aux origines de l'Homme et de la prostitution, thème principal de l'œuvre. La langue en est extrêmement dure. Ce n'est pas un livre qui est fait pour être lu, mais pour être dit et entendu. En fin de compte, il représente un triple échec, car il est inachevé, n'a été que très peu mis en voix ou enregistré, et demeure illisible pour beaucoup - y compris les lecteurs de Guyotat. (Tristan Garcia)

On connaît l’obsession de Guyotat pour l’organique, la matérialité sous toutes ses formes (déchets, rejets, alimentation). Il travaille la langue de même, comme une matière organique et non morte, la met en mouvement — comme doit l’être la pensée — au point de produire chez certains lecteurs un vif sentiment de malaise, car toute perte de repères est inconfortable… Ainsi les éditions Gallimard prirent-elles la précaution d’une mise en garde en guise de paraphe lors de la publication de Prostitution en 1975, arguant que le vrai problème de cet inqualifiable texte, problème posé jusqu’au malaise, était « celui de la lecture ». Michaël Ferrier retrace en notre compagnie le destin de cette œuvre qui déboussola la critique, cette dernière n’ayant les outils ni pour la rejeter ni pour la lire. Philippe Sollers eut le bon sens quant à lui de déplacer le débat du terrain de la pornographie à celui de l’analyse textuelle, quittant la sociologie pour revenir à la littérature. 

Prostitution est un texte compact et paradoxalement criblé d'accrocs dans le tissu graphique. On y trouve énormément d'apostrophes. Tous les "e" muets ont disparu. Il y a beaucoup de guillemets, de tirets, qui forment comme des espèces de flèches graphiques sur la page. Guyotat a même inventé un signe de ponctuation, en remplaçant le troisième point des points de suspension par une virgule. Il sectionne ainsi la ponctuation académique. Les protocoles de lecture en sont bouleversés. Il y a également dans Prostitution plusieurs lignes narratives, une superposition de scènes, et cette langue multiple enfin : un français très particulier, nourri par des vocables et des expectorations. Tout ça donne un texte violent, mais aussi une effervescence, quelque chose de joyeux. Il faut accepter de se laisser transpercer, bousculer par ce livre. (Michaël Ferrier)

MUSIQUE GÉNÉRIQUE (début) : Panama, de The Avener (Capitol)

MUSIQUE GÉNÉRIQUE (fin) : Nuit noire, de Chloé (Lumière noire)

Bibliographie

Pierre Guyotat, in Critique, n°824-825, janvier-février 2016

Pierre Guyotatrevue Critique, 2016

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