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Portrait de Voltaire (1694-1778) tenant en main La Henriade, d'après Maurice Quentin de la Tour. 1728. 0,62 x 0,5 m, Versailles.
Épisode 4 :

Voltaire à Ferney

58 min
À retrouver dans l'émission

C'est à Ferney, petit hameau d'une quarantaine d'habitants situé dans le pays de Gex, non loin de la Suisse, que Voltaire décida de s'établir en 1759. Véritable « usine à écrire » selon notre invité, le château de Ferney offre à Voltaire le cadre propice à l'écriture de ses dernières oeuvres.

Voltaire et les paysans de Ferney, par Jean Hubert (1721-1786). Huile sur bois  31,8 x 36,3 cm, Musée d'Arts de Nantes.
Voltaire et les paysans de Ferney, par Jean Hubert (1721-1786). Huile sur bois 31,8 x 36,3 cm, Musée d'Arts de Nantes. Crédits : Fine Art Images/Heritage Images - Getty

Nous sommes en compagnie, pour cette quatrième émission consacrée à Voltaire, de Richard Flamein, docteur en histoire moderne, enseignant aux États-Unis à la California State University, Long Beach (Los Angeles), auteur de Voltaire à Ferney (Classiques Garnier, 2019).

C'est à Ferney que Voltaire pose les bases du modèle de l'intellectuel engagé, modèle qui s'imposera dans toute sa force au XIXème et au XXème siècle. Est-il précurseur d'un Zola ou d'un Jean-Paul Sartre ? Voltaire, en tout cas, constitue l'écriture comme mode d'action et fait de Ferney, petit hameau en marge du royaume de France, le bastion à partir duquel il mènera ses croisades contre le fanatisme et l'intolérance. 

Il y a un paradigme qui se met en place qui n’existait pas avant. L’image du philosophe – Voltaire rédige une Mort de Socrate en 1759 – c’est le retrait du monde et l’acceptation de son sort […]. Voltaire ne voit pas du tout le choses comme ça. Il n’est pas prêt, comme Socrate, à boire la ciguë. Il est plutôt prêt à se battre et à en découdre avec son époque. (Richard Flamein)

Quand Voltaire arrive à Ferney, cette petite bourgade ne compte qu'une quarantaine d'âmes, des habitations modestes. L'économie, essentiellement agraire, y est rudimentaire.

C’est une terre ingrate, c’est une terre difficile, et Voltaire y arrive en costume de parade et carosse, Mme Denis couverte de diamants. Il y arrive en seigneur, donc faire de Voltaire, je dirais, l’opposant à la féodalité est une erreur : il assume pleinement son rôle de seigneur. Pour lui Ferney est intéressante, non pas tant par ce qu’il y a à Ferney – il n’y a rien – mais ce qui l’importe véritablement c’est de pouvoir endosser ce rôle, ce rôle du seigneur et surtout d’avoir une terre franche. (Richard Flamein)

Entrepreneur infatigable, Voltaire va s'attacher à donner vie à Ferney : il fait assécher les marais, entreprendre des travaux de construction et il favorise l'artisanat. Sous son impulsion, le bourg, aujourd'hui appelé Ferney-Voltaire, connaît la prospérité, se modernise et se peuple.

Son patrimoine est l’équivalent de la plus grande banque française cinquante ans plus tôt. Les deux grands banquiers Thellusson et Necker qui sont les plus riches de France ont le double de sa fortune, donc Voltaire est une très grande fortune. C’est ce qui l’autorise à bâtir Ferney comme il le fait. (Richard Flamein)

De cette petite utopie concrète, Voltaire est le « patriarche » : c'est ainsi qu'on nomme, en effet, celui qui sut faire d'un hameau microscopique un véritable carrefour des Lumières, où les admirateurs du grand homme viennent en nombre afin de le rencontrer. Entre la France, la Suisse et l'Italie, Ferney devient une étape pour tous les sympathisants des Lumières : Voltaire, à l'écart du monde mais plus actif que jamais dans la propagation des idées nouvelles, profite de sa situation géographique privilégiée qui lui offre la possibilité de se soustraire au pouvoir monarchique.

Ferney, ce n’est pas tant ce qui s’y passe qui importe que ce qui s’y dit. D’où parle-t-on quand on parle depuis Ferney […] ? Le salon de Ferney est un salon décentralisé. C’est tout de même une capitale de la République des lettres qui est un peu en exil. (Richard Flamein)

Ferney, c'est aussi le camp retranché à partir duquel Voltaire prend position dans de fameuses controverses judiciaires, comme l'affaire Calas ou l'affaire Sirven. Voltaire, qui prend son rôle au sérieux, se plonge alors dans le droit, épluche les factums, les mémoires, les comptes rendus de procédure etc. De cette expérience il tire en outre quelques uns de ses plus beaux textes, comme le célèbre Traité sur la tolérance

Je crois que Voltaire nous offre plus que des affaires : il nous offre un comportement face à la justice, une attitude, un paradigme, c’est-à-dire quelque chose qu’on peut dupliquer et répliquer à l’infini, et ça c’est formidable. Je dirais qu’il y a un mouvement de l’aura, qui part de l’œuvre de Voltaire, et qui se déplace vers lui, parce qu’il la réécrit sans arrêt, son œuvre, pour l’affiner et la faire véritablement porter sa cible, c’est-à-dire la postérité. Et du philosophe, l’aura circule vers les citoyens mobilisés. (Richard Flamein)

Avec notre invité, nous abordons aussi les dernières années et la postérité de Voltaire : « l'usine à écrire » de Ferney où sont produits les derniers contes ou les Commentaires sur Corneille, le retour triomphal de Voltaire à Paris où sa dernière pièce, Irène, est acclamée, enfin son entrée au Panthéon durant la Révolution française. C'est là, dans ce monument aux grandes figures de la nation, que se trouve aujourd'hui la gloire de Voltaire ; quant à son véritable esprit, vif et ironique, actif et moqueur, il se trouve, lui, à Ferney.

Nos auditeurs pourront retrouver, à mi-parcours de notre émission, la chronique de Stéphanie Genand, professeure à l'Université de Bourgogne, spécialiste de la littérature du XVIII° siècle, présidente de la société des études staëliennes.

MUSIQUE GÉNÉRIQUE (début) : Panama, de The Avener (Capitol)

MUSIQUE GÉNÉRIQUE (fin) : Nuit noire, de Chloé (Lumière noire)

Bibliographie

Mélanges

Mélanges VoltaireGallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1961

Intervenants
  • agrégé, docteur en histoire moderne, chercheur associé au GrHis de l’université de Rouen
  • Professeur à l'Université de Bourgogne, spécialiste de la littérature du XVIII° siècle, présidente de la société des études Staëliennes
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