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Le parc de Greenwich avec les tours du district de Canary Warf en arrière-plan, à Londres, le 16 janvier 2012.

Anciens contre modernes

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Depuis presque trente ans, à Poundbury, Léon Krier construit patiemment l’utopie réactionnaire dont le Prince de Galles lui a passé commande.

Le parc de Greenwich avec les tours du district de Canary Warf en arrière-plan, à Londres, le 16 janvier 2012.
Le parc de Greenwich avec les tours du district de Canary Warf en arrière-plan, à Londres, le 16 janvier 2012. Crédits : JUSTIN TALLIS - AFP

J’étais à un colloque d’architecture le week-end dernier. J’ai fait deux découvertes intéressantes et complémentaires qui concernaient toutes deux, étonnamment, la monarchie anglaise.

Les tours sur un jeu de dames

La première c’est que le terrain, à Londres, est très largement la propriété de la vieille aristocratie foncière, ce qui fait que quand on possède un immeuble, on ne possède en général que l’immeuble, et pas le sol sur lequel il est bâti. Et la pression immobilière est telle, dans la capitale anglaise, qu’il vaudra presque toujours moins que le terrain nu. Cela explique en partie pourquoi on construit autant de tours à Londres, et ça dessine même leur gabarit imaginaire : ces tours essaient d’être suffisamment élevées pour battre la valeur du terrain sur lequel elles sont construites. C’est un peu comme si l’oligarchie mondiale et l’aristocratie britannique jouaient aux dames en plein air, comme deux retraités du parc Saint James — mais à l’échelle d’une ville. Avec leurs dames vitreuses à plus de 30 étages, leurs coups puissants, en diagonale, qui les éloignent de plus en plus du foncier féodal piégé de la City — The Shard, sur la rive sud, ou Canary Wharf, dans les anciens docks — il semblait encore récemment acquis qu’il s’agissait là d’un jeu que les oligarques, les modernes, ne pouvaient que gagner.

Retour aux échecs

C’était oublier un peu vite la manœuvre de contournement lancée par le Prince Charles, au milieu des années 80 : il laissait, en apparence, Londres aux folies chromées de Richard Rogers, pour aller s’occuper d’urbanisme à la campagne, dans le Dorset, où il rêvait de bâtir une ville nouvelle correspondant à ses goûts. C’était une manière d’abandonner les dames, dont les règles devaient lui paraître trop démocratique — une multitude de pions, pas de cour, pas de noblesse, pas de tours ou de cavalier — mais qu’il lui fallait revenir aux échecs, un jeu plus ancien, plus obscur et plus chevaleresque. Il jouerait de fait une seule ouverture, un mouvement de cavalier par dessus les murs du Grand Londres, par dessus le glacis pavillonnaire du London Orbital, un mouvement qu’il le ferait atterrir à 200 kilomètres à l’Ouest de la City, et presque 200 ans en arrière. C’était un coup contre le monde moderne. Et il attend, depuis, patiemment, d’en tirer les bénéfices. Un coup qui consistait à confier le développement de sa ville nouvelle, Poundbury, au héros luxembourgeois du post-modernisme, un certain Léon Krier, sorte de prince des ténèbres de la théorie architecturale dont j’avais ignoré l’existence jusqu’à cet instant où, attiré par la délicatesse du dessin de sa couverture, j’ai pris l’un de ses manifestes entre les mains.

Poundbury ou l'utopie réactionnaire

Je suis, au fond, un romantique. Et je suis tombé instantanément amoureux de son dessin d’une école pour la ville nouvelle de Cergy-Pontoise — conséquence, sans doute, d’une jeunesse contrariée dans des établissements paillerons. Vous savez, ces établissements si fonctionnels qu’ils peuvent tuer tous leurs occupants en moins de dix minutes. Tiens, justement : l’incendie de la tour Grenfell, cet été. Voilà, si l’on était un peu cynique, une victoire claire du Prince Charles, dans sa croisade contre l’architecture moderne et ses tours infernales. Depuis presque trente ans, à Poundbury, Léon Krier construit, comme un contre-feu, l’utopie réactionnaire dont le Prince de Galles lui a passé commande. Une ville pleine de portiques, de chaumières et de temples bizarres. Un pastiche de ville médiévale, pour la plupart des observateurs éclairés. Une phare au milieu de la nuit moderne, pour ses rares défenseurs. Un hameau de la reine au 21 e siècle. Je ne peux pas vous en dire grand chose : je n’y suis jamais allé. Sur le papier, c’est très beau. Ma seule certitude, à ce stade, c’est que Léon Krier est un pamphlétaire de talent, et un dessinateur de génie. Ce qui n’est pas suffisant pour en faire un grand architecte. Autre certitude : que le prince Charles, mais cela, on le savait déjà, est un homme d’une très grande patience. Ce qui n’est pas non plus suffisant pour en faire un roi.

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