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Le sociologue Pierre Bourdieu, le 7 novembre 1982, à Paris.

Auto-analyse

4 min
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Le seul livre de Bourdieu que j'ai lu, c'est son auto-analyse, et ça m'a conforté dans l'idée que mes accès de narcissisme étaient plutôt liés à une trajectoire sociale qu’à un état mental.

Le sociologue Pierre Bourdieu, le 7 novembre 1982, à Paris.
Le sociologue Pierre Bourdieu, le 7 novembre 1982, à Paris. Crédits : Ulf Andersen - Getty

J’étais dimanche en plein service protestant, dans ma douche, au milieu de l’exégèse radiophonique d’un psaume de David, quand je me suis dit soudain que c’était étrange cette manie, que j’avais, toujours, de revenir à moi dans cette chronique. 

Explication sociologique du narcissisme 

Je ne veux me défendre de rien, ni faire de la promotion déguisée, mais je jure que je ne suis pas un de ces romanciers narcissiques qui débarquent sans cesse dans leur récit. Chez moi, c’est zéro commentaire, narrateur neutre, autofiction néant. Et pourtant, dès que je dois écrire autre chose, un article, le livret d’un catalogue, cette chronique, la crise égotique menace, le narcissisme me submerge.  

L’explication me paraît relever plutôt de la sociologie que de la psychanalyse : enfant de la classe moyenne, né en province, grandi en banlieue, je n’étais pas programmé pour penser que ma vie était en soi assez exceptionnelle pour servir d’objet romanesque — on imagine facilement la chose, sous la forme d’un petit roman jaune paille écrit par un auteur au patronyme célèbre ou au parcours scolaire moitié exquis moitié mélancolique. 

D’un autre côté, conscient — avec toute la modestie de rigueur — du caractère exceptionnel de mon destin : le premier d’une longue lignée paysanne à percer dans les arts, le premier de mes cousins à passer à la télévision, je ne peux pas absolument mépriser l’intérêt que représente mon parcours. Et c’est comme ça que je m’en sors : une politesse un peu appuyée, un tact de parvenu dans mes romans, une certaine lourdeur dans tout le reste de ma production littéraire, une lourdeur rachetée, j’espère, par l’humour et l’ironie. Et surtout par le sentiment que mes accès de narcissisme sont plutôt liés à une trajectoire sociale qu’à un état mental. 

Le champ protégé de la culture

Si je généralise, j’irais même jusqu’à dire que toute la réflexivité dont je suis capable s’épuise ainsi. J’ai en fait un doute sur l’existence de cette chose, de cet objet philosophiquement pénible qu’on appelle la conscience de soi. Tous mes amis d’origine provinciale rapportent la même scène : ils ont cru, un jour, à l’existence d’un champ protégé, hors du monde, appelé la culture. Les amitiés y étaient plus pures et les sentiments plus profonds. La conscience de soi y était parfaite et abyssale. 

Pour moi, le déclencheur de cette croyance, c’était d’avoir entendu un jour Hélène Cixous chercher ses mots sur cette antenne — l’année d’avant j’écoutais Cauet et Difool sur Fun Radio, le choc avait dû être, c’est vrai considérable. Mais me préparais en réalité à un choc en retour presque aussi grand. Je ne sais pas pourquoi, je l’associe à ma traversée à vélo de la Place du Châtelet. Je ne connaissais à peu près personne, mais juste assez pour avoir compris que les gens, à Paris, se connaissaient. Il faut entendre ce mot sur son spectre le plus large : cela voulait dire qu’ils pouvaient leur arriver de coucher ensemble, comme cela pouvait laisser la place à toutes les théories du complot possibles. Si les artistes se connaissaient, c’est qu’ils n’étaient pas de pures consciences désintéressées. Et c’était très blessant pour le jeune homme idéaliste que j’étais.  C’est à ce moment en général qu’on se met à lire Bourdieu — le pascalien Bourdieu, celui qui avait décrypté à l’avance toutes ces stratégies sociales et toutes les façons dont elles faisaient semblant de ne pas exister ou d’être naturelles.  

Esquisse pour une auto-analyse

La paresse a voulu que le seul Bourdieu que je lise soit un tout petit livre, son dernier livre, d’ailleurs, son Esquisse pour une auto-analyse. J’en ai oublié le détail, mais le sentiment général subsiste : j’étais vraiment d’accord. Singulièrement, alors que j’habitais à Paris depuis deux ans et que ce n’étais peut-être pas vraiment l’objectif du livre, mon déménagement intellectuel dans la capital — mon brevet d’obtention d’un habitus parisien — date de la lecture de cet ouvrage d’analyse critique de cet habitus. Mais ce que j'en retiens plutôt, aujourd’hui, alors que je reste très sceptique sur la question de la conscience de soi —  et pas toujours à l’aise sur celle du narcissisme —, c’est que ces questions se confondent étrangement avec celles des sciences humaines : sans la sociologie, sans l’anthropologie, on passerait complètement à côté de soi-même. 

Soi-même, le pur fétiche, ce n’est peut-être qu’une modalité particulière du réglage de l’espèce. Je ne crois, pas au fond, que je m’adore spécialement. Mais je trouve ma vie intéressante — peut-être seulement car c’est l’échantillon de vie qu’à défaut de maîtriser vraiment, je connais le plus.

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