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Voltaire, 1736, lithographie du portrait de Maurice Quentin de La Tour

Bêtise de Voltaire

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Voltaire est prisonnier de l’oeil géant et mobile d’une sphère d’espace et de temps, la sphère à l’intérieur de laquelle tout écrivain est retenu prisonnier.

Voltaire, 1736, lithographie du portrait de Maurice Quentin de La Tour
Voltaire, 1736, lithographie du portrait de Maurice Quentin de La Tour Crédits : AFP

J’ai acheté, l’autre jour, un dictionnaire Voltaire qui s’est ouvert, quand je l’ai laissé tombé, à la page Dieppe. J’ai ainsi appris que Voltaire, de retour d’Angleterre, y avait passé clandestinement quelques mois, en 1728. Et qu’il y est repassé, des années plus tard, pour y prendre un bateau pour Venise. Paris-Venise par Dieppe, ça semble assez fantaisiste, par rapport au chemin des Alpes. Il doit y avoir encore une histoire d’exil. En même temps, pour un écrivain, le bateau ça devait être plus stable, pour écrire, qu’une diligence. Il y a des écrivains qui font ça, aujourd’hui encore, des écrivains voyageurs. Il passent quelques semaines dans la cabine d’un cargo, et en font le récit détaillé : eux-seul face à l’immensité du ciel. C’est là, justement, ce qui m’interpelle aujourd’hui.

Iconographies de voyages

Passe encore que Voltaire n’ait pas beaucoup raconté les charmes du pays de Caux, ni qu’il se soit extasié sur la profondeur du port de Dieppe — Dieppe, du vieux saxon deop, qui donnera aussi deep. Mais que l’auteur de Micromégas, fasciné par les rapports d’échelle, n’ait pas raconté son voyage vers Venise, c’est étrange. L’iconographie contemporaine est pleine de ses vues presque métaphysiques, à très courte focale, de bateaux au milieu de la mer. C’était même, quand j’étais enfant, un objet assez couru, sous la forme de cubes de plastique transparent, au tiers rempli d’une huile teinte en bleu, le reste étant rempli d’eau, avec entre les deux fluides, une planche à voile publicitaire. Le romantisme Groupama, l’exotisme Kersauzon ; toute une époque : la nôtre. Rien de tout ça chez Voltaire, rien de tout ça dans tout le XVIII e siècle. A croire que les voyages n'intéressait personne, et que cette sensation, oppressante et jubilatoire, matricielle et vertigineuse, était inconnue des hommes. Claudel sera peut-être le premier à s’apercevoir, dans Le partage de midi, du caractère exceptionnellement évocateur de la situation : un bateau, une mer lisse et des âmes scrutées, comme au laboratoire, par le regard de Dieu. Même scène, mais sans ce Dieu visqueux et scrutateur dans Aden Arabie, de Nizan, mais à fond de cale, plutôt que sur le pont d’un paquebot : plus rien que la machine, ici, et le silence du ciel.

Le point aveugle

Et chez Voltaire ? Rien du tout. L’imbécile qui rentre de voyage et qui se rend compte qu’il a oublié de mettre une pellicule dans son appareil. Il existe deux singularités dans le fond de l’œil. La première, c’est la fovéa, le point où la vision est la plus précise. L’autre, c’est le point aveugle, l’endroit, dépourvu de récepteurs lumineux, où le câble optique s’ancre à la rétine. Les deux points sont séparés d’à peine quelques millimètres, les mêmes millimètres qui séparent l’intelligence de la bêtise. La fovéa, c’est le lieu qui reflète ces millions de mots que Voltaire a écrit dans sa vie graphomane. Le point aveugle, ce sont ces semaines de voyages si peu documentées ; c’est Voltaire qui regarde le nerf optique du mât s’enfoncer dans le ciel bleu, c’est Voltaire prisonnier de l’œil géant et mobile d’une sphère d’espace et de temps. La sphère à l’intérieure de laquelle tout écrivain est retenu prisonnier. Non pas de ce qu’il ne voit pas, mais de ce qu’il voit, mais dont il ne perçoit pas l’importance. Et il faudrait évoquer, aussi, ces autres bateaux que Voltaire ne voit pas, mais dont il profite indirectement, et qui emportent des esclaves à travers l‘Atlantique. Mais la prison que j’évoque, si elle suscite spontanément moins d’indignation, me met également mal à l’aise — c’est une prison dorée, une prison esthétique. C’est une prison liée à la configuration même de notre cerveau, et à la façon dont celui-ci, comme la mince préparation de laboratoire de la pièce de Claudel, est observé, disséqué, non pas par Dieu, mais par l’esthétique dominante de son temps — l’esthétique comme planète plus attractive et plus écrasante que le globe, comme horizon plus fermé et plus mince que celui de la mer, comme constellation zodiacale dernière de toute œil humain, condamné à voir non ce qui est visible, mais ce qui se donne à voir, à travers les canaux incertains de l’expérience passé. Ce qui me gêne, peut-être, ce n’est pas que Voltaire se fout de la mer, mais qu’il se moque de nous, qui faisons profession de l’aimer.

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