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L'observatoire Jantar Matar construit par le maharaja Jai Singh II en 1725 a New Dehli, Inde.

Cosmocolosse

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Le Cosmocolosse, c'est la première allégorie devenue vraiment vivante.

L'observatoire Jantar Matar construit par le maharaja Jai Singh II en 1725 a New Dehli, Inde.
L'observatoire Jantar Matar construit par le maharaja Jai Singh II en 1725 a New Dehli, Inde. Crédits : VINCENT-ANA / ONLY WORLD / ONLY FRANCE - AFP

Il se passe quelque chose d’important. Dans la pensée, sur la Terre. Le monde change. Un nouvel objet est apparu dans notre univers mental. 

Bruno Latour l’appelle le Cosmocolosse — c’est quelque chose comme l’allégorie de l'anthropocène. L’allégorie de cette idée, à la fois effrayante et sublime, que nous sommes devenus, nous, l’humanité, une force naturelle qui modifie la Terre. 

Nous bricolions des trucs depuis 5 ou 6 000 mille ans, dans une indifférence à peu près générale, nous bâtissons des villes immenses, nous érigeons des civilisations grandioses, nous décorons les lointains de nos cerveaux avec des théologies complètes comme s’illuminent à Noël les jardins des pavillons périphériques. Précisément, à l'exception de ces grands spécialistes du kitsch que sont les anthropologues, il faut bien le reconnaître : nous n’intéressions personne et tout ça, l’histoire, l’intelligence, la morale, n’aura duré que le temps d’un bref anticyclone.  

Et puis soudain, sans y être vraiment préparés, à force de bricoler des trucs, de jouer comme des enfants avec le régulateur de watt, ce petit papillon de métal qui tourne sur lui-même et qui, plus il tourne vite, plus il libère de la vapeur, nous avons cassé le dispositif de contrôle. L’effet de serre, au début, au temps de Crystal Palace ou de l’orangerie de Versailles, c’était plutôt une bonne nouvelle. Sauf quand le thermostat s’est mis à tourner dans le vide : impossible de revenir en arrière. La machine était devenue incontrôlable.  

Le cosmocolosse, c’est la réalité elle-même

Le Cosmocolosse, c’est le nom de cette machine — une machine énorme, éventrée et grande comme la Terre. Mais je crois que l’idée de Bruno Latour ce n’est pas d’en faire l’allégorie de quelque chose. Le cosmocolosse, c’est la réalité elle-même. Son apparition soudaine, comme entité mythologique vivante, signe notre entrée dans une ère allégorique. Une ère où nos cauchemars seraient devenus réalité. Une ère où des création humaines auraient pris le contrôle de la terre, vraiment. 

Il existe une représentation magnifique du Cosmocolosse : une gravure du Mont Athos tel que l’architecte Dinocrate avait projeté de le remodeler, en sculptant un dieu assis dans la montagne, un Dieu qui tiendrait une ville dans sa main. Alexandre aurait jugé le projet déraisonnable, et le mont Athos n’a pas pris forme humaine.  

Le Jantar Mantar

Mais le Cosmocolosse existe, il est encore plus grand, il tient le monde dans sa main, et je l’ai visité. C’était à Delhi en Inde. Je visitais le Jantar Mantar, un observatoire Moghol. La chose ressemble à peu près à un jardin d’enfants, avec son toboggan, ses tourniquets, son labyrinthe — si l’on remplace l’enfant par le soleil. La chose, chaînon manquant entre la lunette de Galilée et l’observatoire de Hawaï, est ou bien trop grande, pour un instrument de précision, ou bien trop petite, pour une aire de jeu stellaire. Il y a comme un problème d’échelle. 

Il apparaît en fait que le problème d’échelle vient de nous : nos yeux ne sont pas assez précis, nous occupons un temps trop large, il nous faut bien un gnomon titanesque, pour nous rendre perceptibles les mouvements du soleil — son ombre avance d’un millimètre par seconde et l’on sentirait presque sous nos pieds le tremblement de la Terre — si l’ombre était visible.  

Car Delhi est l’une des villes les plus polluées au monde. On y voit à peine le soleil, réduit, ou agrandi plutôt, à une immense halo brumeux, et l’observatoire n’a plus du entrevoir un étoile depuis au moins 100 ans.  L’observatoire n’est pas aveugle pourtant. Il observe, justement, bizarrement alangui à travers lui, le sommeil du Cosmocolosse.  Il existe une nouvelle de Borges, à l’inspiration lovecraftienne revendiquée, qui décrit un monstre de façon négative, à partir du meuble monstrueux qu’il se serait fait commander.

Le Cosmocolosse, c’est l’enfant monstre de l’aire de jeu de Delhi, c’est la créature répugnante, mais obscurément humaine, qui se repose ici, comme un grand cadavre d’étoile, comme une charogne humanisée du ciel.  Au-dessus de la Porte de l’Inde, à la verticale fumante des slums intoxiqués, au-dessus des bandes jaunes et noires des trottoirs, qui sont la signalétique habituelle du danger, le monument principal de Delhi, sa curiosité touristique essentielle, c’est ce grand ciel si lourd qu’il a déréglé l’observatoire et si acide qu’il tue peu à peu tous ses observateurs, c’est le Cosmocolosse lui-même, la première des allégories à prendre vie — une allégorie devenue anthropophage.

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