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Photo de timbres émis par La Poste sur lesquels sont imprimés les portraits d'Alexis de Tocqueville, le 12 mai 2005 à Saint-Lô

De l'aristocratie en Amérique

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Le peuple américain devait l’avoir compris depuis la crise de 2008 : il y avait un problème avec les ultra-riches. En élire un, c’était une manière, un peu maladroite, de souligner que le problème avait été bien identifié.

Photo de timbres émis par La Poste sur lesquels sont imprimés les portraits d'Alexis de Tocqueville, le 12 mai 2005 à Saint-Lô
Photo de timbres émis par La Poste sur lesquels sont imprimés les portraits d'Alexis de Tocqueville, le 12 mai 2005 à Saint-Lô Crédits : MYCHELE DANIAU - AFP

La hard-science

Autrefois, à l’époque asimovienne, la hard-science régnait sur la science-fiction, c’était le Grand Genre. L’argument principal était scientifique et tout en découlait, une société entière, avec ses lois étranges et son destin grandiose. Les choses se sont récemment inversées et ce qu’on appelle toujours science-fiction désigne aujourd’hui neuf fois sur dix des récits d’anticipation sociale. Pour le dire simplement, ce sont des récits où les smartphones sont devenus des outils de coercition, où les réseaux sociaux ressemblent à des colonies pénitentiaires et où les intelligences artificielles cachées dans les enceintes connectées ont de plus en plus de mal à refréner leur accent nazi. 

Tocqueville, un inventeur de l'anticipation sociale

L’anticipation sociale se fout un peu de la science, ou bien considère que la science est une idéologie comme les autres au service d’un grand complot totalitaire.  L’anticipation sociale ce n’est, strictement, pas de la science-fiction, mais de la politique-fiction. L’inventeur du genre, évidemment, c’est le Orwell de 1984.  Mais l’anticipation sociale a une autre inventeur, plus méconnu. Car le premier auteur à avoir sérieusement imaginé le dévoiement systématique d’une technologie — je prends ici le mot technologie au sens le plus large —, c’est Tocqueville. Tocqueville qui raconte, dans De la démocratie en Amérique, comment une technologie anthropologique, qu’il appelle l’égalité des conditions, pourrait se retourner contre elle-même, et générer plus d’oppression que de liberté.  Il y a des passages génialement cruels dans ce qui est peut-être le premier Grand Roman Américain — et le chef d’oeuvre de l’anticipation sociale : 

“Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté ; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l’aiment, et ils ne voient qu’avec douleur qu’on les en écarte. Mais ils ont pour l’égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté, et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l’asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas l’aristocratie.” 

Nous n’avons jamais cru que les Etat-Unis étaient un pays réel, nous les avons toujours considérés comme une uchronie. Nous contemplons, avec ravissement, la stupéfiante bêtise de ce grand peuple qui se croit messianique, dont le président prête serment sur une bible et dont les citoyens sont si libres qu’un adulte sur cent a choisi d’aller vivre en prison. Nous adorons tout ce qu’il y a de Tocqueville en Amérique : les banlieues aux maisons identiques, l’impossible régulation des armes, la régulation fanatique des rapports entre les sexes. Il a existé, il existe peut-être encore, en Europe, des gens qui ne vont jamais voir de films américains à cause de leurs happy-ends : le héros survit, la famille se recompose, le couple ressuscite — aucun intérêt.  

C’était cela, l’Amérique tocquevillienne de nos fantasmes envieux : un non-événement. Beaucoup de bruit pour rien. À quoi bon tous ces indiens assassinés et toutes ces villes confédérées en flammes pour finir tous ensemble dans la même grande banlieue anonyme ? À quoi bon avoir vaincu les nazis si c’est pour venir se dénoncer tout seul sur Facebook, à quoi bon avoir remporté la Guerre Froide si c’est pour finir tous en GAP dans des maisons-témoins qu’on aurait sonorisées soi-même en bluetooth — même la Stasi n’aurait jamais rêvé d’une collaboration si étroite.  

L’Amérique, cette idée un peu folle, finirait par s’éteindre, victime de son propre conformisme — un supplice encore plus cruel que n’importe quelle apocalypse.  La catastrophe s’est finalement produite, à l’automne dernier. Nous n’en pouvions de toute façon plus d’attendre, et ça été comme un soulagement amer : enfin, la démocratie américaine avait accouché du monstre promis. Nous étions si satisfaits de voir la prophétie se réaliser que nous n’avons pas compris qu’il s’agissait de toute autre chose.  D’une défaite pour Tocqueville. 

Trump c’est tout ce qu’on veut, mais c’est avant tout un milliardaire. Son élection, c’est la victoire inattendue de l’aristocratie. Étonnant, au pays de l’égalité des conditions.  Le peuple américain devait l’avoir compris depuis la crise de 2008 : il y avait un problème avec les ultra-riches. Disons qu’en élire un, c’était une manière, un peu maladroite de souligner que le problème avait été bien identifié. Et autant y aller franchement, dès lors, et ne pas trop se mentir : autant voter pour un oligarque extraverti que pour la représentante policée d’une oligarchie fantôme. Lieu supposé d’une réforme anthropologique aussi passionnante que dangereuse, l’Amérique ne serait au final que cela : un nouveau régime d'inégalité entre les hommes, une autre société de classes. Et ce n’est finalement ni la hard-science, ni l’anticipation sociale qui gagne, mais le bon vieux Palpatine d’un space-opéra à l’ancienne.

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