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La règle du jeu, Jean Renoir

Des chasses à courre en plein Paris

3 min
À retrouver dans l'émission

Le cinéma français est une société d’ordre

La règle du jeu, Jean Renoir
La règle du jeu, Jean Renoir Crédits : Les Grands Films Classiques

Le film figure à la neuvième place des 25 meilleurs films du nouveau millénaire qu’a identifié le New York Times. C’est un peu exagéré, peut-être, mais je crois comprendre pourquoi : le film en question, L’heure d’été, d’Olivier Assayas, raconte l’histoire d’une famille et d’une maison bourgeoise. Une famille et une maison bourgeoise : c’est tout une idée du cinéma français. D’un cinéma français obsédé par son propre déclin — inventé ici, et parti là-bas, resté ici un art subventionné et délicat, mais devenu là-bas une industrie triomphante. La maison bourgeoise du film d’Assayas, c’est la métaphore de ce déclin, du déclin relatif de la France, déclin des grandes maisons bourgeoises, impitoyablement livrées — c’est le sujet du film d’Assayas — à l’entropie dynastique et à l’impéritie des héritiers. Voilà ce qu’il advient, en France, des grandes maisons bourgeoises. C’est triste comme du Balzac.

Le cinéma français ou l'aristocratie d'aujourd'hui

Approchons-nous de l’une d’elle au hasard : il y a plusieurs noms, maintenant, et plusieurs sonnettes. Au mieux, s’il n’y a qu’un seul nom, c’est celui, gravé sur une plaque en cuivre, d’un institut médical. La cloche est partie depuis longtemps dans une brocante en Amérique, avec les vieux éviers en faïence. Ils finiront, peut-être, chez ceux qui, interpellés par la liste du New York Times, achèteront le Blu-Ray du film d’Assayas. À l’heure où les grands parents habitent au mieux dans des pavillons, à l’heure où les allées de garages ont remplacé, sur les photos de familles, les perrons à double hélice, le cinéma français est le dernier lecteur sincère des pages "immobilier de prestige" des vieux hebdomadaires. Le cinéma français, c’est l’aristocratie d’aujourd’hui, et les aristocrates ont toujours été très attachés à la pierre. Ainsi qu’à un certain nombre de cérémonies vieillottes et statutaires. Qui consomment, si possible, beaucoup de personnels. Mais si on se marie encore beaucoup, dans certains milieux privilégiés, on organise de moins en moins de chasses à courre. La chasse à courre : la cérémonie par excellence. Des piqueurs et des rabatteurs dispersés dès l’aube dans toute la campagne. Des tenues de prestige, des invités célèbres, la négation, le temps d’une journée au grand air, de toutes les encombrements mesquins du monde post-révolutionnaire : la propriété privée, le cadastre, les droits des animaux, l’égalité sociale. Toute chasse à courre — Balzac l’a bien montré — est une restauration.

Les tournages, domaines réservés

A l’heure du déclin des maisons de famille, les tournages de cinéma, sont des restaurations. Des restaurations de ce qui a longtemps accompagné, et supporté, l’émergence de la bourgeoisie dans les villes — cette aristocratie mutée et devenue industrieuse : des grandes usines, des zones industrielles immenses, un appareil de production prométhéen. Tout ça pour fabriquer des épingles. Des familles entières posées sur des têtes d’épingle. Une journée de tournage pour trente secondes de film. Paris, à chaque tournage, redevient, dans deux ou trois rues, une ville industrielle, avec des câbles partout, des éclairages artificiels, des rails posés au sol. On trouve même des corons et des restaurants ouvriers : les camions-loges et les cantines. Mais c’est la veille au soir que la chose est encore la plus saisissante. Quand il faut réserver l’espace alloué à la cérémonie du lendemain. Des ventouseurs, c’est leur nom, sont alors chargés d’empêcher les véhicules de se garer. Des ventouseurs à l’autorité calme mais derrière lesquels on voit poindre les anciens piqueurs de l’ancien régime — les talkie-walkies ont seulement succédé aux trompes de chasse, comme les Leatherman, cette pince multifonction prisée par les techniciens du cinéma, ont remplacé les poignards. À l’aube, les ventouseurs seront remplacés par une domesticité immense et sûre de ses prérogatives. Quiconque s’est fait chasser d’un trottoir par un technicien de tournage a senti cela : la réminiscence lointaine des domaines réservés et des droits seigneuriaux dans la France démocratique. La reconstitution d’une chasse à courre en plein Paris. La restauration, autour d’un réalisateur, le prince éphémère de ces petits royaumes, d’un très ancien partage du monde. Il est convenu, d’ailleurs, le cinéma français est une société d’ordre, que les techniciens ne doivent pas parler au réalisateur, mais seulement à leurs assistants — les grands veneurs du cinéma français. Si tout se passe bien, enfin, le réalisateur du film, longtemps après que Paris aura été rendu à la populace, pourra se porter acquéreur d’un bel appartement ou d’une ancienne maison de famille.

Bibliographie

L'heure d'été

L'heure d'étéMK2/TF1, 2010

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