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Un poteau démonté pendant les manifestations contre la loi El Khomri, à Paris le 28/04/2016.

Des potelets

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Ces objets, qu’on croyait destinés à éradiquer un comportement immoral, se sont ainsi retrouvés à faire exactement l’inverse de ce pour quoi ils sont conçus : à extirper, chez ceux qui les utilisent correctement, toute moralité possible.

Un poteau démonté pendant les manifestations contre la loi El Khomri, à Paris le 28/04/2016.
Un poteau démonté pendant les manifestations contre la loi El Khomri, à Paris le 28/04/2016. Crédits : SIMON GUILLEMIN / HANS LUCAS - AFP

Il n’est plus possible aujourd’hui de marcher tranquillement sur un trottoir à Paris. La direction de la voirie de la ville a réussi, là où les commandos du 13 novembre ont échoué : l’espace public est en train de mourir. Le criminel est bien connu, le criminel est innombrable, le criminel est impuni : c’est le potelet, ce petit poteau de trottoir. Ils seraient, rien qu’à Paris, près de 300 000, d’après les chiffres fournis par Agnès Levitte dans son excellent livre sur le design urbain. Trois fois plus de potelets que d’arbres. 300 kilomètres de potelets. Une Tour Eiffel en kit. L’œuvre des potelets doit être monumentale ! Pas du tout. Ils ne répondent qu’à une fonction mesquine : empêcher les voitures de se garer de façon sauvage. Le potelet prétend les domestiquer.

Les urbanistes pro-potelets invoquent, tout au plus, des raisons anthropologiques : les français, ces latins insupportables, se gareraient n’importe comment. Le potelet prétend les domestiquer.

C’est tout ce qu’on peut dire pour sa défense : un projet de réforme anthropologique ad minima. Totem et tabou. Aucune négociation possible. La mise à mort ritualisée, donc, de l’espace public.

Le pire étant que, du point de vue du piéton, le service rendu est quasi inexistant.

D’abord parce que partout où il y a des potelets sur le bord de la chaussée les voitures accélèrent : le potelet est un élément de signalisation subliminal qui offre la priorité absolue aux automobilistes.

Parce que les trottoirs de Paris, ensuite, ville ancienne, sont en général très étroits. On a pris cela en compte, dans un premier temps, en implantant les potelets directement dans leurs bordures granitiques — des perceuses à énormes mèches creusaient à cet effet des trous dans la roche plutonique. Trop de perceuses, sans doute, ont rendu l’âme, et il a été discrètement décidé d’implanter les potelets à travers le bitume — soit à peu près à 30 centimètres du bord. C’est ainsi que la plupart des trottoirs de Paris ont perdu le tiers de leur largeur. Au bénéfice d’une bande neutralisée inutile, d’un incroyable no man’s land urbain : aucune voiture ne peut se garer dans cet intervalle sanctuarisé, aucun piéton ne peut passer non plus. Cette bande de ville ne sert plus à rien.

Il est en revanche devenu impossible de se croiser sur la plupart des trottoirs de la ville. Ou même de tenir une personne par la main. Sans parler des bouteilles de vin qu’on casse et des Apple Watch qu’on explose par inadvertance.

Chacun dans son couloir. Le potelet est l’avant-garde de la ségrégation urbaine.

Comme dans les romans de Lovecraft, où l’arrivée de Chtulhu est précédée par tout un ensemble d’anomalies architecturales, il faut peut-être voir la multiplication des potelets comme le déplacement inquiétant de l’échine dorsale d’un animal monstrueux, resté jusque-là sous terre.

C’est là le domaine d’un mobilier urbain autrement plus agressif, celui des portiques de la RATP, dissuasifs à peu près pour tout le monde, sauf pour ceux qui sont déterminés à frauder. Pire, ces portiques sont des machines à transférer un comportement moral, même minimal — payer pour obtenir un service — en comportement automatisé et obligatoire. Ces machines, qu’on croyait destinées à éradiquer un comportement immoral, se sont ainsi retrouvées à faire exactement l’inverse de ce pour quoi elles sont conçues : à extirper, chez ceux qui les utilisent correctement, toute moralité possible.

La solution existe. Elle s’appelle la République. La nouvelle place de la République : un immense espace plat que les spécialistes des déplacements urbains appellent espace de rencontre : c’est la ville redevenue urbaine, redevenue, passivement, intelligente. La zone tolère la présence de bus et de piétons, de voitures et de vélo, de Nuit debout et d’un skate park.

Une autre modalité, plus délicate, de réparation du pacte républicain est à chercher dans la multiplication des double-sens cyclables, sorte de pistes cyclables intelligentes qui ne sont signalés que par un léger marquage au sens, sans aucun séparateur physique — les séparateurs physique, une autre instance écailleuse du Chtulhu de nos villes. L’expérience de ces double-sens cyclables est proprement levinassienne : le cycliste offre à l'automobiliste la partie la plus fragile et la plus morale de son corps, son visage. L'automobiliste, ainsi sollicité, enlève de son doigt l’anneau de Gygès qui le maintenait jusque-là dans un état d’invisibilité problématique. Il ralentit. Les deux véhicules se croisent doucement.

Un piéton regarde la scène, ébahie, sans craindre de se heurter à un potelet. Paris, privée de son pire mobilier urbain, est redevenue une ville habitable.

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