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Daily life in Moscou, Russia in August, 1990 - Change of the guard at Lenin's mausoleum.

Du folklore funéraire

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À retrouver dans l'émission

La thanatopraxie est devenue notre rituel funéraire exclusif.

Daily life in Moscou, Russia in August, 1990 - Change of the guard at Lenin's mausoleum.
Daily life in Moscou, Russia in August, 1990 - Change of the guard at Lenin's mausoleum. Crédits : Bertrand LAFORET/Gamma-Rapho - Getty

L’hebdomadaire Jeune Afrique a retrouvé l’embaumeur belge d’Etienne Tshisekedi. Etienne Tshisekedi, qui est mort en février dernier, était un important homme politique congolais, un ancien premier ministre de Mobutu, devenu le principal opposant à Joseph Kabila. Sans rien dévoiler des soins funéraires apportés, le “jeune homme passionné de 33 ans, longue barbe soignée, cheveux peignées, blouse blanche” qui s’est chargé de la préparation du corps se dit confiant. De fait, la description recouvrant largement celle de Jésus, on est plutôt rassuré sur l’état du corps d’Etienne Tshisekedi. Il est cependant mort depuis maintenant presque 6 mois et sa dépouille attend toujours, en Belgique, que le gouvernement actuel de la RDC, auquel Tshisekedi s’était opposé jusqu’à sa mort, trouve un accord avec la famille de celui-ci, pour l’organisation de ses funérailles. Le cas politique a l’air passionnant. Tshisekedi était une sorte d’opposant officiel et son encombrant cadavre apparaît comme une relique que se disputent partisans et adversaires. Médicalement, la situation est un peu plus banale. Le thanatopracteur belge, tenu par le secret professionnel, aurait au minimum, effectué la préparation spécial avion — 6 incisions au lieu de 2, un peu plus de formol injecté dans les veines. Sachant qu’on peut tenir, si on maintient le corps à température basse, plusieurs mois, voire plusieurs années — notamment pour les corps de ceux qui ont cédé leur cadavre à la science, selon la formule consacrée. Le cadavre a l’air d’être en parfaite santé, même si le président d’une association culturelle des peuples du Kasaï, dont Tshisekedi était originaire, a rapporté au journaliste que "si nécessaire, tous les rites peuvent être menés avec un cercueil fermé ".

La morgue de notre rapport à la mort

Ce mot de rite m’a rappelé ma lecture enfantine d’un livre illustré sur les rites funéraires à travers le monde : retournement des morts à Madagascar, momies de Palerme, tour du silence zoroastriennes. Comme notre monde était moderne, en comparaison ! Je me rappelle de la simplicité du panneau morgue, qui désignait, dans le jardin de la maison de retraite où j’allais voir mon arrière-grand-mère, la rampe inclinée où finissaient les corps des pensionnaires. Morgue, c’est exactement le mot. Morgue du thanatopracteur belge. Morgue de notre rapport à la mort. Morgue du cercueil fermé de nos rites funéraires. Il est facile, dès lors, d’opposer deux mondes, un monde froid et un monde chaud, un monde où la mort est caché et un monde où la mort est visible. Mais ce serait encore une manière de se mettre un peu à part, de se revendiquer, avec juste ce qu’il faut de mauvaise conscience ou de coquetterie, comme irréductiblement modernes : notre formol n’est pas très joyeux et pique un peu le nez, mais lui, au moins, il fonctionne. De toutes les promesses de vie après la mort, il est encore l’une des plus fiables. Le corps reste visible pendant plusieurs mois et il ne sent presque rien. Que le christ soit ressuscité est un article de foi, que Lénine soit toujours visible, dans son petit mausolée de la place rouge, est un fait empirique.

Une mort scientifique et écologique

Nous avons domestiqué la mort ; nos rituels funéraires sont les meilleurs du monde. L’ouverture des soins funéraires aux personnes séropositive est actuellement en débat. La demande — vieux souvenir, peut-être, d’un dogme religieux oublié — est celle d’une égalité dans la mort. D’une démocratisation terminale de la thanatopraxie — ce filtre instagram ultime, un peu cireux, de nos visages modernes. Le débat sur la mort porte, actuellement, en Californie, sur la liquéfaction des cadavres, dite aussi crémation froide, hydrolyse alcaline ou aquamation. Le procédé, écologique, consiste à immerger le corps dans un liquide qui en dissoudra les composants organiques. C’est totalement écologique. C’est l’inverse, si l’on veut, des injections de formol. Ou bien leur triomphe, je ne sais pas trop. C’est comme cela que les universités californiennes se débarrassent déjà des corps qui leur ont été cédées. C’est une approche scientifique de la mort : voilà ce qu’on peut faire de mieux, en l’état actuel de nos connaissances, pour dépolluer le monde de ses cadavres humains. L’un des termes utilisés, parfois, est celui de "ressomation" : il y a l’idée qu’on rendrait, à sa mort, notre corps agité au monde crépitant des atomes, aux tourbillons joyeux des particules élémentaires. C’est drôle comme on bascule très vite de la physique à la métaphysique, de la logistique à la mystique, de la rationalité au folklore. La thanatopraxie est devenu notre rituel funéraire exclusif et je suis à peu près sûr que ceux qui ouvriront dans un siècle des vieux livres d’ethnographie illustrée auront bien plus peur de nous, et pitié de nos mort, que j’ai eu peur, autrefois, des momies habillées de Palerme.

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