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Représentation du philosophe Georg Wilhelm Friedrich Hegel, avec ses élèves à l'université de Berlin

Hegel

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C’est étrangement un jeune macroniste qui m’a ressuscité Hegel

Représentation du philosophe Georg Wilhelm Friedrich Hegel, avec ses élèves à l'université de Berlin
Représentation du philosophe Georg Wilhelm Friedrich Hegel, avec ses élèves à l'université de Berlin Crédits : Ullstein Bild - Getty

La première fois que j’ai lu Hegel, c’était dans un petit espace vert aux pentes douces —  on avait repoussé ici la terre excavée des pavillons alentours. C’était une édition de poche de La raison dans l’histoire et on avait colorié en rose la tête du philosophe de l’esprit absolu.  

J’allais découvrir, cet après-midi, des choses étourdissantes. La théorie du grand homme et la transparence inattendue de l’histoire tumultueuse. J’avais 17 ans et cela ressemblait à l’appel de la destinée.  Ma professeur de philosophie avait préféré, prudente, nous faire lire un petit essai de Kant, L’idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. Livre plus terne qui se limitait à prophétiser la SDN, l’ONU et la Commission Européenne. « Dans le bois dont est fait l’homme on ne peut rien tailler de tout à fait droit » : j’avais devant moi, dans les pelouses lisses de l’espace vert, un démenti à la célèbre phrase de Kant. 

Il existait, dans mon lotissement, une puissante association foncière qui, à chaque fois que nous trouvions une pelouse assez vaste pour y faire un foot, faisait planter au milieu du terrain des bosquets de pyracanthas épineux. Les célèbres antinomies kantiennes jouaient un peu le même rôle. Mais nous savions, on nous l’avait secrètement enseigné, qu’elles étaient nécessaires. Il avait bien fallu réglementer la métaphysique. Les grands peuples métaphysiques finissaient mal : les allemands avaient eu le nazisme et cela ne devait rien au hasard. 

Il existait, via Marx, un lien direct entre l’esprit absolu et le goulag. Un de nos professeurs, quelque années plus tard, essaierait péniblement de sauver Hegel, en nous donnant comme sujet d’examen la question suivante : les objections qu’adresse Hegel à Kant, sur la fin de la métaphysique, sont-elles recevables ? Elles l’étaient, sans doute, mais le collier de barbe de notre professeur disait plutôt le contraire. 

J’étais allé, l’année d’avant, à la conférence d’un kantien célèbre — célèbre notamment pour sa moustache. Le fait qu’il l’ait subitement rasée donnait à son rationalisme une portée magnifique : protégée des U.V pendant de longue année sa lèvre supérieure semblait toute neuve au milieu de son visage, et agitée, par-delà les péripéties modernes de la métaphysique, par le seul souci de la morale — le marbre blanc de la morale antique. 

C’était, avec l’ouverture d’un Mac Do sur la Place Rouge le symptôme le plus visible de la défaite de Hegel : un héroïque renoncement à la métaphysique, une entrée solennelle dans le monde de l’éthique, la redécouverte simultanée des maîtres hellénistiques, de la sagesse des aphorismes, des exercices spirituels, du souci de la mort et du goût de la cité.  C’est comme cela qu’Hegel a disparu du monde : la philosophie française avait fini sa crise d’adolescence, la philosophie française en avait fini avec mai 68. 

C’est étrangement un jeune macroniste qui m’a ressuscité Hegel. Je ne sais plus s’il venait du monde des cabinets ou du corps préfectoral — je ne sais même plus s’il avait fait l’ENA.  C’était une rencontre une peu terrorisante, en fait : c’était en exagérant à peine, comme une préfiguration de la mort. Les macronistes me font ça : ils sont tellement jeunes. J’ai l’âge des Sarkosystes ou des Hollandiens. J’ai vu passer, dans le champ médiatique, ces énigmes hors du temps appelées les “jeunes giscardiens” — et j’ai peur de leur ressembler un peu. Mon jeune macroniste n’était pas hégélien jusqu’à affirmer qu’il avait vu passer l’esprit du monde devant la pyramide du Louvre. Non, il était plus sérieux que cela, et plus sentimental. Il m’avait raconté, plutôt, ses souvenirs d’internat. L’époque où il dissertait la nuit sur l’esprit absolu.  C’était assez mélancolique, en fait. Le monde se partageait entre ceux qui allaient devenir agrégatifs, thésards ou universitaires. Il leur serait donné au mieux, comme pouvoir ultime, de présider le jury de l’agreg' et de faire survivre Hegel jusqu’à la prochaine génération. Les autres rejoindraient le service de l’Etat.  

On opposait autrefois les hégéliens de droites, conservateurs et fascinés par la toute puissance du système, aux hégéliens de gauche, désireux de changer le monde. On joue, depuis un an, et on va y jouer longtemps, à se demander si notre président est de droite ou de gauche.  Où se situait mon jeune hégelien ? Je ne lui ai pas demandé. C’est une question qui ne se pose pas, peut-être, aux hégéliens authentiques, à ceux qui passent directement des internats romantiques à la technostructure. Il était en partance pour la Guyane. Et je pense sincèrement qu’il se croyait appelé là-bas par l’esprit absolu.

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