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Un client pousse un chariot de cartons de meubles en kit devant le magasin Ikea de Roissy, au nord de Paris.

Ikea, bête sans prédateur

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Il est aujourd’hui plus facile de se perdre dans un Ikea que de se perdre en forêt.

Un client pousse un chariot de cartons de meubles en kit devant le magasin Ikea de Roissy, au nord de Paris.
Un client pousse un chariot de cartons de meubles en kit devant le magasin Ikea de Roissy, au nord de Paris. Crédits : JACQUES DEMARTHON - AFP

Les dictionnaires sérieux commencent à Aalto : “architecte et designer finlandais adepte du fonctionnalisme.” L’histoire mondiale d’Ikea commence aussi à Aaalto, avec la sortie, en 1978, de son plus célèbre fauteuil, le fauteuil Poäng, en contreplaqué de bouleau, aux coussins crème et à l’assise élastique. Il s’agit en fait, comme le rappelle un excellent article que le site FiveThirtyEight lui a consacré l’année dernière, d’une revisitation d’un fauteuil d’Alvar Aalto : son entrée, si l’on veut, dans le domaine public. Sa bascule, plutôt : il s’agit d’un quasi rocking-chair.

La baisse subséquente de son coût, spectaculaire, a permis au fauteuil de devenir un classique contemporain. À sa sortie, les rééditions du fauteuil d’Aalto se vendaient autour de 4000 $. Prix que le fauteuil Poäng divisait par dix.

Il s’en vend encore autour d’un million et demi par an. C’est la lame de fond de la grand vague mondiale du design scandinave. C’est aussi, si on regarde les choses autrement, la lame la plus aiguisée de notre monde.

On voit souvent cela dans les moyennes montagnes : pour laisser passer une ligne à haute-tension, on a abaissé d’un coup toute une bande de forêt en replantant des essences aux arborescences moins orgueilleuses, dont le vert plus pâle forme une grande strie verticale qui tranche avec les étagements horizontaux traditionnels de ce genre de paysages. Les conséquences les plus visibles de la révolution hydroélectrique de l’après-guerre sont à chercher ici, dans ces mauvais coloriages de la forêt, plutôt que dans ces histoires, immédiatement intégrées au folklore, de villages engloutis et de cloches aquatiques.

Mais la forêt européenne, les dernières enclaves de la grande forêt hercynienne autrefois fatale aux légions de Varus subit depuis une trentaine d’années d’autres attaques, et des lacérations plus systématiques.

L’industrie du bois se porte en Europe étonnamment mieux que celle du charbon et de l’acier.

Il est aujourd’hui plus facile de se perdre dans un Ikea que de se perdre en forêt.

Un arbre sur cent est destiné à finir démonté, numéroté, empaqueté et vendu dans les grandes étagères jaunes et bleues d’un magasin Ikea ; un arbre sur cent, parmi ceux qui poussent en Europe dans les plantations anonymes de cet étagement anti-naturel, possède un nom secret — un prénom Scandinave.

Un nouvel humus est d’ailleurs apparu dans nos villes, où ces meubles brisés finissent, sur les trottoirs, par ramollir sous la pluie, à chaque fois qu’un couple se brise ou qu’un enfant grandit.

On se dit alors que tout ça n’est pas grave, seulement un peu mélancolique — l’empreinte écologique du géant du meuble est minime, c’est celle d’un cycle des saisons un peu ralenti et ramené aux dimensions de nos vies humaines : il faut plusieurs automnes pour que ces feuilles d’ameublement se renouvellent, mais un peu moins qu’une génération.

Nous retrouvons, dans les cernes claires des meubles Ikea, des sensations antiques et forestières — nous redevenons le peuple de la forêt, un peuple d’elfes, une civilisations de trolls. Et habiter en forêt n’a jamais été si confortable, ou si abordable.

Mais il y a peut-être une arnaque. À y regarder de plus près, comme l’ont fait les deux économistes cités dans l’article de FiveThirtyEight, Marianne Baxter et Anthony Landry, la chaise d’Alvar Aalto n’a pas vu son prix décroître de façon linéaire, passé le spectaculaire choc d’offre initial. Son prix aurait même tendance à faire n’importe quoi, à rebondir dans tous les sens, comme le promettait, au fond, sa structure élastique, en fonction des pays et des époques et indépendamment de toute causalité économique spécifique, comme le coût des matières premières. En 1992, son coût de production a ainsi baissé drastiquement, grâce à une modification minime de sa structure, sans que cela n’affecte son prix magasin.

À cet égard, Ikea est bien une firme de design, voire une firme de luxe, qui fixe ses prix librement, qui aligne librement son offre sur une demande qu’elle a en fait créée elle-même — celle de meubles modernes et supposés peu onéreux — plutôt qu’une firme industrielle, contrainte par un écosystème concurrentiel et une demande restreinte.

Car Ikea, cas unique dans l’histoire économique récente, est la seule entreprise qui ne possède pas de concurrents de sa taille. Pas de Samsung à cet Apple, pas d’Audi à ce Mercedes, pas d’Hermès à ce Vuitton.

Ikea est seul, seul au monde, seul avec tous nos écosystèmes.

Ikea c’est l’histoire de l’Homme : une bête plutôt gentille qui s’est retrouvée provisoirement sans prédateurs.

Mais nous avons peut-être, en déambulant chez Ikea, reconnu le visage de notre prochain prédateur : c’est notre mode de vie.

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