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Interstellar

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J’ai détesté le film Interstellar la première fois que je l’ai vu.

Interstellar
Interstellar Crédits : Warner Bros. France, Allocine

J’ai détesté le film Interstellar la première fois que je l’ai vu. Je l’ai revu deux fois depuis et c’est devenu un de mes films préférés. Ma réaction initiale me désole. C’était la partie science-fiction qui m’avait déçu la première fois : ça manquait de compte-à-rebours pour un film spatial. J’ai compris après que le compte à rebours, c’était la B-O lancinante de Hans Zimmer. La deuxième fois, c’est le mélo qui m’avait bouleversé. La dernière fois le film de Science-Fiction est revenu s’articuler, avec une précision dont je le croyais incapable, sur le mélo immense — les deux films étaient devenus inséparables. 

L’école "Spielberg-Zemeckis"

Je ne suis pas spécialement fan de Christopher Nolan, pourtant. Je suis plutôt de l’école Spielberg-Zemeckis, dans cet ordre. J’admire tout, dans leur oeuvre, et peut être encore plus que tout le fantasme explicite, dans leurs derniers films, de ressusciter le grand Hollywood de leur enfance. Celui de John Ford pour Spielberg, avec Cheval de Guerre, voire carrément Casablanca avec Brad Pitt pour le second, avec Alliés. La meilleure scène du film : Brad Pitt et Marion Cotillard ont failli perdre leur fille dans un bombardement nazi, l’avion est là, abattu, le lendemain, sur la pelouse anglaise où l’enfant s'apprête à faire ses premiers pas ; au premier plan on recouvre, sur la gouverne de l’avion, la croix gammée par l’Union Jack ; au loin l’enfant se lève et marche. Cheval de Guerre, je préfère ne rien en dire, je pleure à chaque fois. Les deux enfants soldats qu’on fusille et qui tombent en cadence derrière les ailes du moulin : inoubliable. Je l’ai manqué en salle, d’ailleurs, et je m’en veux encore. 

On déteste à peu près toujours les chefs-d’œuvre

Mais je crois savoir pourquoi. On déteste à peu près toujours les chefs-d’œuvre. Ou bien on s’en méfie. Notre cerveau est entraîné à ça. C’est quelque chose de plus facile. On ne va pas changer tous les matins notre conception du monde. Notre conception du monde : cette petite inertie qui fait que quand on tourne la tête notre cerveau ne suit pas le mouvement tout de suite et continue en revanche à bouger après que la tête s’est immobilisée. Un ou deux degré de liberté par rapport à l’axe des yeux dans la boîte crânienne. On ne sera jamais beaucoup plus libre. Et aussi loin qu’on spécule, aussi loin qu’on déplace les trépans des sondes interstellaires par-delà la ceinture de Kuiper et le nuage de Oort, notre idée du cosmos possédera toujours la même propriété, la propriété indépassable, et un peu absurde pour une idée universelle, celle d’être à 37 degré. C’est une limitation certaine. 

Un doute, aussi, sur la nature pascalienne de l’univers : rien de ce que nous en savons ne saurait être ni complètement glacé, ni complètement infini. L’espace, qui désigne habituellement quelque chose d’immense, pourrait avoir récemment rétréci. Le sentiment qu’il devrait normalement provoquer ce ne serait plus le vertige, alors, mais la claustrophobie. 

Au planétarium comme à l'intérieur du Big Bang

Je m’en suis rendu compte en revenant, après 20 ans, dans un planétarium. La voix sucrée d’Hubert Reeve, l’homme barbapapa, nous avait raconté autrefois que nous n’étions que de la poussière d’étoile — l’univers était grand encore comme le grenier de la ferme de mes grands-parents, plein de jouets oubliés, de landaus aux châssis en forme de galaxies spirales, de noix qui séchaient et de bocaux oubliés aux atmosphères intactes. Un soupçon de renfermé, peut-être. Mais un territoire d’exploration immense. 

Quand je suis retourné dans un planétarium, Hubert Reeve, ce grand père idéal, n’était plus là et on avait changé d’étage. On était dans une chambre en sous-pente tapissée jusqu’au plafond. Un satellite, à la recherche du Big Bang, et le cherchant partout, posait ses lés de papier peint tout autour de nous. Galaxies et étoiles étaient éclipsées par les grandes fleurs enrubannées du rayonnement fossile. 

Le Big Bang n’était pas un point éloigné de l’espace, mais il était tout autour de nous. Nous étions à l’intérieur du Big Bang et l’univers était devenu tout petit comme une chambre d’enfant. 

Une chambre d’enfant. C’est à cela qu’Interstellar réduit justement l’univers. Aucun sentiment de claustrophobie, pourtant. La chambre flotte au milieu d’une infinité d’autres chambres identiques. La scène a quelque chose d’amniotique. C’est la première représentation réussie du nouvel univers. Un univers apparemment réduit des chambres désuètes, replié comme une noix cassante, mais en réalité étendu par-dessus elles à tout l’espace logique. Les aiguilles d’une montre trottinent à travers l’espace-temps. C’est encore une scène de premiers pas. Ceux de l’humanité dans la nouvelle physique. C’est cela, ce que raconte Interstellar. Je comprends pourquoi ça m’a fait un peu peur au début.

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