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affiche de Chobizenesse

Jean Yanne

3 min
À retrouver dans l'émission

Je vais parler aujourd’hui des Grosses Têtes, car France Culture, c’est déjà pris.

affiche de Chobizenesse
affiche de Chobizenesse

Les français adorent le cinéma des années 70. Essentiellement, c’est vrai, car on fumait au restaurant et qu’on n’était pas emmerdé par les téléphones portables. Aussi, sans doute, un peu, pour des raisons politiques : c’était des années politiquement sérieuses. La révolution n’était pas absolument impossible. Bizarrement les trois réalisateurs les plus populaires de ces années sont plutôt des réalisateurs de droite, au sens large : Pialat, Sautet et Yanne. C’est sans doute car ce qu’on préfère dans l’idée de révolution c’est le frisson, plutôt que le concept un peu mortifère d’égalité. Et puis Godard a été divinisé si vite qu’il est un peu sorti du champ des films qu’on redécouvre.  J’ai récemment vu Chobizenesse, de Yanne, et c’est un chef d’oeuvre. Il y a un cap culturel à franchir, au début, c’est la chanson du générique : « il a chaud bibi, chaud bibi, il a chaud partout bibi, chaud bibi, chaud bibi, chaud du zizi jusqu’aux fesses, chaud bibi, chaud bibi, car il est dans le chobizenesse ». On est clairement plus dans la farce que dans le film à message. Mais les images sont très belles, ça clignote de toutes les couleurs, et c’est entrecoupé de fragments dialogués, comme dans Pierrot le Fou : « Ouais d’accord il y a des chouettes trucs, mais avec ça il se ramasse en province c’est sûr ». A un moment du film, Taffarel, le compositeur raté, qui déplore sans cesse la médiocrité française et qui ne jure que par Broadway, prononce ces mots définitifs : il n’y a pas de folklore en France. 

Qu’est-ce que pourrait être un artiste populaire en France ?

C’est presque vrai. Il existe un art officiel, c’est certain, et probablement moins pire qu’ailleurs, les bonnes années — quand Molière est en vie, par exemple. Il y a une avant-garde, de tradition déjà ancienne, et qui commence même, de plus en plus, à rejoindre l’art officiel.  Est-ce qu’il existe un art populaire entre les deux ? Bizarrement, dès qu’on croit en identifier un, dès qu’on isole un vrai artiste populaire, quelque chose résiste. Quelque chose qui tient, par exemple, à son positionnement politique, toujours très marqué en France, et qui est peut-être l’une des raisons qui empêche les artistes populaires de l’être vraiment : Sardou est populaire à droite, Souchon est populaire à gauche. Johnny Hallyday et Renaud se neutralisent. Qu’est-ce que pourrait être un artiste populaire en France ? Quelqu’un, peut-être, qui saurait dépasser cette dialectique, ou bien la mettre en scène. Quelqu’un, par exemple, qui pourrait faire des comédies populaires en même temps que tourner pour Pialat ou Godard. Qui se montrerait comme un salaud de bourgeois en même temps que comme un artiste véritable — provocation pas si évidente, en fait. Le metteur en scène de Chobizenesse, le personnage que joue Jean Yanne, et qui rappelle celui de Ben Gazzara dans Meurtre d’un bookmaker chinois, incarne cela. Evidemment c’est une farce, et la séquence de promotion du bazooka des frères Boussenard le rappelle bien — tout en représentant, visuellement, l’une des rares incursions du cinéma populaire dans l’avant-garde pop.  C’est peut-être là toute la force du film. Un recyclage un peu éhonté de l’époque. Ce qui a dû mettre la critique mal à l’aise, en 1975. 

La Société du Spectacle et Chobizenesse nous parlent du même monde

Ça ressemblait à une caricature, en plus drôle, des films de Debord. Et on savait bien que le sérieux n’était pas dans la caricature, mais dans l’intransigeant original. Sauf qu’à 40 années de distances La Société du Spectacle et Chobizenesse nous parlent du même monde, et presque avec les même mots. Pire, c’est le second qui semble le plus fin. Il y a plus d’humanité et de bienveillance dans la caricature que dans le simple pamphlet. Sans doute car la caricature intègre l’existence du pamphlet, tandis que le pamphlet méprisera toujours la caricature. Ça pourrait être cela, le message du film. Le développement d’un nouveau critère esthétique basé sur la capacité d’une œuvre à inclure des œuvres hétérogènes, voire hostiles. On peut y voir, bien sûr, une forme particulièrement raffinée de conservatisme artistique, une sorte de relativisme ou de cynisme. On peut se dire aussi, devant le visage de Jean Yanne, devant l’énergie qu’il a mise à faire passer un film réflexif sur le statut de l’artiste pour une comédie populaire, que s’il a existé un jour un folklore français, il a eu le visage de Jean Yanne.

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