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Plan de La france a la mort de Louis XIV en 1715 - gravure in "Histoire de France" par Victor Duruy (1811-1894) - 1882

La carte de la France

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La carte de la France est un peu décousue.

Plan de La france a la mort de Louis XIV en 1715 - gravure in "Histoire de France" par Victor Duruy (1811-1894) - 1882
Plan de La france a la mort de Louis XIV en 1715 - gravure in "Histoire de France" par Victor Duruy (1811-1894) - 1882 Crédits : ©Bianchetti/Leemage - AFP

J’ai adoré la trigonométrie. C’est la dernière chose que j’ai vraiment compris en mathématiques. Les cosinus et les sinus. Les théorèmes de Pythagore et de Thalès. Les 180 degrés quoi qu’il arrive. Le croisement au même endroit des trois médianes qui définit le centre de gravité — le point sur lequel on peut faire tourner sans risque un petit triangle cartonné sur la pointe d’un crayon.  

J’avais été du coup assez déçu de la remarque de Le Lionnais, dans son grand dictionnaire des mathématiques : il se demandait si on en avait pas fait un peu trop avec le triangle — c’était la première fois que je tombais sur un jugement de valeur, concernant les mathématiques, domaines que je croyais réservé aux jugements de fait.

Mais mon imaginaire est resté trigonométrique. Un imaginaire plein de théorèmes faciles et de jolies cartes de la France, des cartes saturées de triangles. La carte de la France, mon seul pays réel, est une résille tendue aux clochers et aux châteaux d’eaux, aux grands arbres épargnés par la foudre et aux antennes de télévision blanche et rouge. La carte de la France apparaît souvent un peu rafistolée et accrochée au hasard.

 On aperçoit de ce studio la tour futuriste de Romainville et la grande roue de la Concorde, qui doit jouer le rôle sustenteur des poulies sur une caténaire. De l’autre côté du couloir on aperçoit le grand ensemble de Meudon la Forêt et les derniers pylônes d’une ligne à haute tension qui rebique au-dessus de ce dernier col avant de s’enfouir et de se ramifier dans l’immense cuvette dorée de la Ville Lumière.  Je connais un endroit, à 50 kilomètres d’ici, où a on construit, au milieu d’une forêt, un escalier de plus de cent marches qui mène à une tour du sommet laquelle on voit la Tour Eiffel. Dès qu’on s’élève un peu dans Paris et qu’on regarde au loin, on tombe sur la ligne de crête de ces buttes témoins, sableuses et forestières, qui donnent l’impression que la ville est légèrement enfoncée dans le sol, comme un cratère d’impact — avec la Tour Eiffel comme rebond central. La carte de l’île de France ressemble ainsi à cet immense vélum qu’on tendait autrefois au dessus du Colisée de Rome.  

La carte de la France elle-même, accrochée ici à un chêne transformé en chapelle, ou là-bas à un relais téléphonique en forme de palmier, ressemble à ces dessins qu’on obtient en reliant entre eux des points numérotés — des dessins légers comme du fil de fer et chaotique comme le mouvement brownien. La carte de la France est un peu décousue. Construite un peu trop haute et décollée du sol, elle est agitée de convulsion légères — à cause du vent dans les arbres et de la torsion des coqs d’église. En réalité, d’un strict point de vue trigonométrique, la carte est même fausse, gauchie ou voilée dans sa conception même : ses triangles n’étant pas posés sur le sol plat, mais retenus à leur pointes par des mâts de diverse hauteurs, les règles de la géométrie en deux dimensions ne s’y appliquent pas, les angles sont faux et les distances incertaines — la carte est une représentation de fantaisie qui flotte dans le vent comme les bannières aux perspectives fausses des tableaux primitifs. 

Il existe pourtant un point, un seul, par où la carte touche la Terre. C’est ce point qui doit communiquer son exactitude à tous les autres. La vérité de la carte entière se propage, comme une épidémie, à partir de ce lieu magique. Pour dire vrai la carte ne touche pas le sol en cet endroit, elle s’y mouille, par un coin, comme un papier buvard. Cet endroit, c’est le marégraphe de Marseille.  C’est un puits creusé dans le calcaire blanc au bord de la corniche Kennedy. On y a fait descendre un flotteur. Celui-ci communique avec une aiguille qui dessine, sur un cylindre, la courbe des marées. En faisant la moyenne de celle-ci on a définit, en 1896, une altitude zéro. Un rivet, sur la paroi du puits, la conserve pour l’éternité — on ne croyait plus au Déluge et on ne croyait pas encore à la montée des eaux. L’ensemble est protégé, de la même façon qu’on a plongé le mètre étalon de Sèvres dans une atmosphère protectrice, par petit pavillon blanc et neutre. Il est facile de le trouver sur Google Maps. On découvre alors une femme en maillot de bain qui s’apprête à rentrer dans l’eau depuis une petite plateforme située à son aplomb. Ça pourrait être une allégorie de la France.

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