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Silvio Berlusconi présentant "La Cinq", le 20 janvier 1986

La Cinq

4 min
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J’ai rêvé d’une série sur la Cinq.

Silvio Berlusconi présentant "La Cinq", le 20 janvier 1986
Silvio Berlusconi présentant "La Cinq", le 20 janvier 1986 Crédits : Daniel SIMON/Gamma-Rapho - Getty

L’empire des pitch est si puissant qu’il déborde maintenant sur notre sommeil. C’est peut-être une façon économique de dormir : plutôt que des rêves, des idées de rêves. De tout façon, on ne se rappelle jamais de tout. C’est ainsi qu’il y a trois semaines, j’ai rêvé du pitch d’une série. Mon cerveau de scénariste a aussitôt réveillé mon cerveau de producteur, pour lui raconter. C’est probablement pour cela que je m’en souviens. Et j’avoue, j’ai été conquis. Je me suis même dit : “c’est une idée géniale, n’en parle à personne.” Mes proches, que j’ai consulté à ce sujet, m’ont dit à peu près la même chose. Je prends donc, ce matin, un double risque. Risque financier, d’abord : dans quelques secondes je vais rendre mon idée publique et, potentiellement, perdre une petite fortune. Risque du ridicule, surtout : mon idée est peut-être nulle, mon cerveau droit inepte, mon cerveau gauche incompétent, mon entourage bienveillant, mais stupide. Le pitch, c’est aussi cela : un mode de gestion de sa propre paranoïa. C’est aussi une manière d’être efficace et de ne pas trop ennuyer les gens. J’ai déjà, je le sens, un peu trop feuilletoné mon histoire, j’ai gâché la puissance de mon pitch.

La Cinq, la télé au maximum de sa puissance

Le voilà pourtant : j’ai rêvé d’une série sur la Cinq. La Cinq ? La chaîne de l’éducation, du partage du savoir et des connaissances ? Et pourquoi pas une série sur France Culture ? Non ! La Cinq, pas France 5, pas la Cinquième. L’originale. L’atroce originale. La Cinq écrit en bleue avec une petite étoile orange en haut à gauche. Les années-frics. Berlusconi. La télé-poubelle. Le robinet à série. L’audimat et les paillettes. La télé au maximum de sa puissance. Des animateurs égocentrés, lumineux, aux dents trop blanches et aux auras inimaginables. Ce serait une série sur notre jeunesse, sur la jeunesse de notre monde : “Cinq you la Cinq.” Il faut trouver Berlusconi. Qui peut faire Berlusconi ? C’est tout le problème. Tout le monde peut faire Berlusconi. Sarkozy, Orbán, Trump. Le monde entier imite Berlusconi. Berlusconi c’est n’importe quoi mais c’est très précis. C’est le grand archétype. Le pionnier. Le dernier cadeau du continent qui a inventé la démocratie à l’histoire politique du monde.

Scénario d'un rêve de Cinq

Saison 1 : l’arrivée du Cavaliere. Mitterrand et Bettino Craxi comme personnages secondaires. La bataille pour l’émetteur de la Tour Eiffel. Le premier mercato des animateurs. Patrick Sabatier et Patrick Sébastien, les inséparables Patricks du paysage audiovisuel français — le PAF, comme on disait alors. Saison 2 : les années frics.Thierry Ardisson aux Bains Douches, le Collaricocoshow de Stéphane Collaro — les guignols de droite. Youpi! l’école est finie. La préhistoire de ma génération, l’invasion des mangas, les inquiétudes des psychologues, la question de la violence. Et ces yeux trop grands qui faisaient peur aux parents. Saison 3 : la fin d’un rêve. Les premières difficultés financières. L’arrivée de Lagardère, le cavaliere français, le patron de Matra. L’un des plus triste échecs, pourtant, de sa carrière éblouissante. Une synergie d’entreprise comme on en avait jamais vu en France : Matra fournit des missiles à l’armée françaises et des cameramans pour rendre compte, sur place, au Koweït, de leur incroyable degré de précision. C’est l’époque où la Cinq devient brièvement un CNN à la française. La Guerre du Golfe vient d’éclater et bouleverse l’antenne. Anticipant sur le générique de porn-ebénisterie du futur Game of Thrones, Guillaume Durand, le journaliste vedette de la chaîne, déplace sur une carte du Moyen-Orient les petites figurines en contreplaqué de l’opération Daguet, la branche française de l’opération Desert Storm. J’ai dix ans et je suis émerveillé.

Et La Cinq meurt sous nos yeux

Ce ne serait pas assez, hélas, pour sauver la chaîne. Lagardère abandonne, Berlusconi repart. Nous sommes le 12 avril 1992. Il est minuit. Tous les journalistes de la chaîne se rassemblent à l’antenne. Jean-Claude Bourret, la vedette de l’info, égrène un lugubre décompte. La caméra filme une main qui actionne un levier. La Cinq vient de mourir sous nos yeux. On entend encore les voix des journalistes. On entend “Adieu”. Le visuel d’une éclipse apparaît. Puis un second “adieu”. Et là, sans qu’il soit dorénavant possible de savoir qui parle, cet incroyable message d’espoir, l’une des choses les plus marquantes de ma vie de téléspectateur : on entend “à bientôt”. Un “à bientôt” qui résonne depuis un quart de siècle. Berlusconi n’est jamais revenu. Arte a repris le canal abandonné. Certains animateurs sont morts. Les nouvelles générations de spectateurs ignorent jusqu’à l’existence de la chaîne au logo bleu. Mais une partie de moi, celle qui en rêve la nuit, attends toujours, je crois, le retour de la Cinq.

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